MAROC
10/12/2015 13h:51 CET | Actualisé 10/12/2015 13h:53 CET

Mohamed Mouftakir: "Le jour où je m'imposerai des limites, je cesserai d'être un artiste" (INTERVIEW)

DR
Mohamed Mouftakir:

CINÉMA - Prise de risques, tabous, processus de création, enfance... Récemment primé à Tunis pour son dernier film "L'orchestre des aveugles", le réalisateur marocain Mohamed Mouftakir, de passage dans la ville ocre pour le Festival international du film de Marrakech, se dévoile.

HuffPost Maroc: Vous venez de remporter le Tanit d'or aux Journées cinématographiques de Carthage en Tunisie, quelques jours après les attentats. Comment avez-vous vécu ce festival? Pourquoi était-ce important pour vous de vous rendre à Tunis, malgré le contexte tendu?

Mohamed Mouftakir: Je suis arrivé à Tunis le lendemain de l'attentat. La veille, nous avons parlé aux organisateurs du festival et à des amis sur place, pour leur demander conseil. Je n'avais pas tellement peur des terroristes, mais plus que le festival soit annulé. Je suis resté en contact avec Tunis jusqu'à mon embarquement. Je m'étais dit que tant que je ne recevais pas de message m'annonçant l'annulation du festival, je prendrais l'avion. Pour moi, l'art fait triompher la vie, et cet attentat a montré en quoi l'art était utile comme réponse à la mort. On a d'ailleurs remarqué juste après cet attentat l'élan de solidarité du peuple tunisien. Les salles du festival étaient pleines, et les files d'attente interminables. Les Tunisiens sont un peuple très cinéphile, ils méritent ce festival, l'un des plus grands du continent africain.

Dans "L'orchestre des aveugles", vous évoquez beaucoup de sujets sensibles: la disparition de militants pendant les années 70, le passé colonial, l'adultère... Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé?

Je pense que tout cinéaste est engagé, à partir du moment où il est engagé artistiquement. Le seul engagement de l'art en général, c'est l'être humain face à l'existence, qui essaie de comprendre sa situation. L'artiste n'est pas censé analyser la société, sinon il serait sociologue. Ni analyser la psyché, sinon il serait psychologue. Il fait un peu de tout ça, mais le plus important pour lui, c'est d'essayer de situer l'être humain dans le monde avec une dimension esthétique et, comme je l'ai dit, de faire triompher la vie.

Ces sujets sensibles sont plus suggérés que montrés dans votre film. Vous imposez-vous des limites dans votre travail?

C'est un film raconté à partir d'un point de vue, celui d'un enfant. Donc je ne peux pas aller au-delà. Tout ce que je montre, c'est comment l'enfant a vécu ces événements, et comment il les interprète à son échelle. Le jour où je m'imposerai des limites, je cesserai d'être un artiste. Quand je sens qu'une scène ou une situation a besoin d'être filmée ou traitée de telle ou telle façon, j'irai jusqu'au bout. Rien ne m'en empêchera, quitte à ce que le film soit interdit. Ce qui me dérange par contre dans un film, c'est la gratuité, c'est-à-dire une scène qui ne sert pas le film, mais qui est là simplement pour défrayer la chronique. Ça sonne comme une fausse note.

Vous pensez au film "Much Loved"?

Non, je pense au cinéma en général. Il y a des scènes qui ne sont pas censées être là. Je vois aussi des films où il manque des scènes, parce que justement on avait peur de montrer, ou bien on voulait ménager la société. Je ne suis pas dans cette configuration. C'est la gratuité qui choque. Une scène d'amour qui ne raconte rien, c'est ça qui choque. Et si une scène d'amour n'apparaît pas alors qu'elle serait au contraire nécessaire à l'histoire, ça me choquera aussi!

Vous étiez à Marrakech l'année dernière. Quel est l'enjeu cette année?

D'abord je suis là parce que je suis un habitué de ce festival que je considère comme l'un des meilleurs festivals marocains, qui a une mission, celle de développer le cinéma marocain. Mais je suis là aussi pour présenter mon film à des non voyants. C'est une expérience un peu curieuse, nouvelle pour moi, qui passe par l'audio-description. La musique et la vue, ce sont deux choses qui vont ensemble. Mais on peut être privé de l'image et apprécier la musicalité.

Justement, quel est votre rapport avec la musique?

Peut-être que si je n'avais pas été cinéaste, j'aurais été musicien. Je suis un musicien "frustré": mon père était violoniste, et quand j'étais jeune, je voulais être soit musicien, soit architecte, soit psychologue. Peut-être que finalement, j'ai réussi à allier les trois en devenant cinéaste. La musique m'a beaucoup aidé à faire des films. Je cherche en effet toujours une certaine "ondulation": au niveau du rythme, du montage, de la coupe. Je sens si le rythme se maintient ou pas. J'ai sacrifié le musicien en moi mais de temps en temps, je prends le luth et j'égrène quelques notes...

Quel regard portez-vous sur l'industrie du cinéma marocain?

On a peu de cinémas, un public qui déserte les salles, un gros problème de piratage qu'on est en train de résoudre peu à peu. Mais le cinéma marocain n'est pas uniquement la responsabilité du cinéaste. Cela doit être un projet de société et toucher tous les secteurs (éducation, enseignement, etc.). Par ailleurs, il ne faut pas uniquement miser sur le cinéma. On sent que le théâtre est abandonné, les concerts aussi. Les autres arts doivent être épanouis pour que le cinéma puisse éclore.

Avez-vous des projets de films en cours, ou des thèmes que vous souhaiteriez aborder?

Je suis en train de travailler sur une idée, mais c'est encore un peu flou. Mon rapport avec l'idée est un rapport de séduction. Les thèmes, c'est quelque chose que je découvre toujours à la fin de mon processus de création. Et c'est ça qui est intéressant: tu découvres le thème sur lequel tu travailles petit à petit. Si je démarre à partir d'un thème, c'est comme si je répondais à une commande. "L'orchestre des aveugles" est parti d'une image très simple qui m'a plu: une robe légère qui flotte au vent. J'ai commencé à partir de cette photo, et je me suis trouvé en train de raconter mon enfance et mon premier amour avec la bonne des voisins.

LIRE AUSS: