TUNISIE
15/01/2019 16h:08 CET | Actualisé 16/01/2019 12h:56 CET

Militant(e)s en temps de dictature: Portrait d'Ahlem Bousserwel

Le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de ceux pour qui le souvenir de la dictature est encore vivace, marqué dans leur chair et leur âme.

Près de 8 ans après le départ de l’ex-président déchu, Zine El Abidine Ben Ali, son règne de fer apparaît si lointain, certains le regrettent, quand d’autres ne cessent de rappeler aux amnésiques les tourments d’une époque pas si ancienne. Le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de ceux pour qui le souvenir de la dictature est encore vivace, marqué dans leur chair et leur âme. 

Parmi elles, il y a Ahlem Bousserwel. Dès sa jeunesse, la jeune femme s’est engagée dans la lutte contre la dictature. Native de Bizerte, Ahlem a passé son adolescente à Kasserine. Elle n’est pas issue d’une famille d’opposants: “Mon père était militaire mais démocrate, ma mère était fonctionnaire au ministère de l’Éducation et sévère”, raconte-t-elle.

Son chemin, elle l’a tracé toute seule, d’abord, à l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) de l’Institut Bourguiba des langues vivantes. Elle était alors étudiante en Langue et littérature françaises. Un premier engagement qui l’amènera vers d’autres: sympathisante active de la Ligue tunisienne de défenses des Droits de l’Homme et adhérente de l’association tunisiennes des Femmes Démocrates, qu’elle considère comme sa grande école et sa seconde famille .

“À cette époque, le rapport du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), publié en 2000-2001, sur la torture et les procès politiques qui ne ménageaient aucun camp politique, les intimidations, les transgressions des droits humains ne faisaient qu’attiser ma rage contre cette dictature. La description de la scène de torture de Nejib Baccouchi m’est encore gravée dans la mémoire”.

Comme beaucoup d’étudiants dans l’opposition, la jeune femme a été violentée à maintes reprises par les policiers. Elle le raconte avec un air presque détaché: “Être attrapée par des policiers, puis tabassée et jetée dans le fourgon pendant des heures puis relâchée, l’intimidation, la violence, cela faisait partie du quotidien”, se souvient-elle.

Dans cette lutte, Ahlem avait l’appui de son ex-mari qui était lui-même militant du parti communiste des ouvriers tunisiens, interdit et pourchassé sous Ben Ali .

De cette vie, elle se souvient des batailles communes pour avoir tout simplement un toit où se loger: “On était guetté en permanence par des policiers en civil. On changeait d’endroits tout le temps. On préférait les quartiers populaires, plus sûrs, car les policiers n’aimaient pas trop s’aventurer dans ces endroits. Le peuple était le seul véritable abri pour beaucoup de militants”.

Elle se souvient particulièrement du jour où le propriétaire d’une maison qu’ils louaient est venu à minuit les expulser sans prétexte ou préavis, “cela était certainement sous ordre de la police”. Des histoires comme celles-ci, Ahlem en a plein.

“Je me souviens toujours du jour de la commémoration de l’assassinat de Nabil Barakati, en 2004. Plusieurs opposants et activistes de la société civile voulaient aller à Gaafour, sa ville natale. En route, le chauffeur du louage a arrêté le véhicule en nous demandant de descendre immédiatement après avoir découvert notre destination. On a fait des kilomètres à pieds dans les champs pour arriver à destination”.

La seule nostalgie de la jeune femme de cette époque est la solidarité entre les opposants: “Entre syndicalistes, militants pour les droits humains, ce qui nous unissait, c’était le combat contre la dictature, l’amour du pays”.

Un amour du pays, du drapeau, transmis par son père. D’ailleurs, pour épargner ce père et toute sa famille des contrecoups de son militantisme, Ahlem demandait à son père de la renier publiquement. Entre 2003 et 2006, elle ne voyait sa famille que rarement: “Une fois, j’ai passé un an sans les voir alors qu’il sont juste à 50 km de Tunis”. Des sacrifices qui n’ont pas empêché les harcèlements contre sa famille.

 C’est naturellement en face du ministre de l’Intérieur qu’Ahlem Bousserwel prenait position, le 14 janvier 2011. Depuis, elle continue son combat où elle a occupé des postes dans plusieurs organisations tunisiennes et internationales , donc pas loin de la société civile tunisienne, son premier berceau du militantisme. En décembre 2014, Ahlem s’est rendue à la Beida en Libye toute seule pour déposer les recommandations des femmes libyennes au président de la Commission de la Rédaction de la Constitution, elle l’a fait pour les femmes et par engagement, dit-elle. 

 

 

Son parcours était un atout en plus de ses études de MBA -Relations Internationales, qui lui a permis de diriger “Soyons Actifs/Actives”, un programme rassemblant 80 organisations françaises et tunisiennes et travaillant à endiguer les inégalités territoriales, sociales et économiques.

 

Alors que beaucoup sont lasses de la classe politique et des élections, Ahlem Bousserwel voit les choses autrement: “Il ne faut pas oublier qu’on n’avait pas droit à de vraies élections en Tunisie sous la dictature, maintenant, ce droit est un acquis. C’est un pilier de la démocratie tant réclamée”, souligne-t-elle.

Pour elle, des luttes sont encore à mener pour enrayer l’inégalité hommes/femmes, les disparités entre les régions, la pauvreté, les libertés, etc. Un vaste chantier à mener désormais en plein jour; loin de la clandestinité imposée par la dictature. 

 

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