TUNISIE
16/01/2019 20h:54 CET | Actualisé 24/01/2019 01h:01 CET

Militant(e)s en temps de dictature: Portrait de Khemaïs Chammari

Bourguiba était un dictateur intelligent, avec une sensibilité intellectuelle.

Près de 8 ans après le départ de l’ex-président déchu, Zine El Abidine Ben Ali, son règne de fer apparaît si lointain, certains le regrettent, quand d’autres ne cessent de rappeler aux amnésiques les tourments d’une époque pas si ancienne. Le HuffPost Tunisie est allé à la rencontre de ceux pour qui le souvenir de la dictature est encore vivace, marqué dans leur chair et leur âme. 

Facebook Fouazia Charfi

Il était un pionnier de l’opposition sous Bourguiba et Ben Ali, Khemaïs Chammari est le témoin d’une vie politique tunisienne tourmentée.

Très tôt, le jeune Khemaïs Chammari s’est intéressé à la chose publique. “Mon engagement est d’abord une histoire de famille. Mon père a été en effet un sympathisant des yousséfistes. Habitant à Radès, on avait comme voisins des figures publiques, à l’instar de Farhat Hached, Mustapha Filali ou encore Abdallah Farhat. J’étais également fasciné par des intellectuels communistes, en l’occurrence Abdelhamid Ben Mustapha, dirigeant historique du parti communiste tunisien et Marcel Cachin”, raconte-t-il.

“Je me suis engagé contre le parti unique, c’était ce qui m’animait le plus à l’époque”, ajoute-t-il. 

Très tôt aussi, il était amené à vivre les oppositions au sein de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET), quand les trotskistes maoïstes et les nationalistes étaient pointés du doigt, accusés de déviation de la lignée communiste pure et dure. “Pour eux, Farhat Hached était certes une figure importante mais il était nationaliste et pas assez progressiste”, se souvient-il. 

Évincé de l’UGET suite à ces oppositions, Khemaïs Chammari a subi un premier coup dur se voyant privé de sa bourse d’études. D’autres ont suivi, encore plus affligeants.

En 1966, des accrochages ont eu lieu à la faculté des Lettres du 9 avril et la faculté des Sciences de rue de Rome. Âgé de 25 ans, Khemaïs Chammari fût arrêté pour la première fois et condamné à un an et 6 mois de prison ferme avec sursis.

À sa sortie de la prison, il s’attendait à rejoindre les bancs de l’université, mais les choses se sont passées autrement. Le jeune homme a été attendu par un véhicule pour l’emmener faire son service militaire.

Là-bas, il a rencontré le capitaine Ben Ali. “Ce qui m’a marqué aussi c’était les conditions misérables des Tunisiens. On m’emmenait à Jbel Kesra, près de Makthar. C’était un mois de décembre, un hiver très rude. Les habitants, munis de récipients, ramassaient les restes des militaires pour survivre”, se souvient-il. 

Après Makthar, Chammari était transporté avec ses compagnons de route, Abdelaziz Krichen et Jalel Abdeljawad, à l’Aouina pour terminer leur service militaire, avant d’être libérés en juin 1967. 

Une libération qui coïncidait avec l’attaque de l’ambassade d’Angleterre en marge de la guerre des Six Jours. Khemaïs Chammari a alors été appelé à rejoindre le front en Palestine. Une manière pour le pouvoir de se débarrasser d’opposants gênants. ” ‘Vous défendez la cause palestinienne, allez-y’, nous ont-ils dit”.  Finalement, ils sont restés en Tunisie. 

Perspectives

Un des fondateur du mouvement Perspectives aux côtés d’Ahmed Smaoui ou encore Mohamed Charfi, Khemaïs Chammari poursuit son engament pour un pluralisme politique en Tunisie. 

En 1968, Khemaïs Chammari prend part au mouvement réclamant la libération de Mohamed Ben Jennet, accusé d’être impliqué dans l’affaire de l’ambassade d’Angleterre. Il fut arrêté avec d’autres et traduits devant Cour de sûreté de l’État.

Ce procès a fait jaillir les oppositions au sein de la gauche tunisienne entre la lignée extrémiste menée par les maoïstes et la lignée modérée portée par les communistes et les progressistes”, affirme Chammari. Les premiers écopaient d’une peine de prison de 10 et 12 ans, quant aux autres, parmi eux Chammari, ils étaient condamnés à des peines de prison comprises entre 1 et 3 ans. Pour les uns et les autres, ce passage a été particulièrement rude. 

Chammari se souvient également de ceux qui ont été condamnés pour complot contre la sûreté de l’État en 1963:  “Certains étaient terrés dans des caves, ils n’arrivaient plus à ouvrir les yeux, ne supportant plus la lumière du soleil tellement cela faisait des années qu’ils étaient enfermés là-bas. Parmi eux, un certain Moncef El Materi, père de Sakher El Materi”. 

À sa sortie de prison, les choses ont bien changé. L’expérience coopérative avait échoué. Ce n’allait pas mieux pour la gauche, définitivement tiraillée par les oppositions idéologiques à l’aune de l’évolution à l’échelle internationale des mouvements de gauche. 

Khemaïs Chammari part en France, menant son combat depuis son exil. Son arme, c’est ses écrits. De 1972 à 1979, il s’engage avec plusieurs collectifs de défense d’opposants, dont le collectif de soutien à l’UGTT en marge des événements du “Jeudi noir” en 1978, ou encore le groupe d’information de Gafsa suite aux événements de Gafsa de 1980.

En 1981, Chammari revient en Tunisie et adhère à la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, dont il fut membre du bureau exécutif en 1982 et secrétaire général en 1985. En 1987, il est de nouveau arrêté et libéré après 20 jours de détention. Mais cela ne l’a pas empêché de croire qu’un changement était possible sous l’ère de Ben Ali. Il se présente même aux élections et est élu au parlement. De cette expérience, il garde un goût amer: “J’étais le député dépité”, lance-t-il. 

Se rendant compte de sa duperie, Chammari se rattrape en dénonçant publiquement le régime de Ben Ali. La sanction ne tarde pas à tomber. En 1996, il est déchu de sa députation et condamné à 5 ans d’emprisonnement après le “montage d’une affaire farfelue”.

Sous la pression de la communauté internationale, le régime le libère. Chammari part de nouveau en France de 1997 à 2004. Fidèle à ses combats, il effectuera des missions avec la Commission Européenne pour la promotion des droits humains et la justice transitionnelle dans plusieurs pays d’Afrique (Maroc, Afrique du Sud...). 

Plus de 50 ans d’engagement militant et quelques regrets, comme celui d’avoir défendu l’amnistie générale pour tous les islamistes lors de son adhésion au collectif du 18 octobre 2005. “Il fallait qu’ils soient rejugés et non pas libérés”, dit-il. 

Khemaïs Chammari préfère ne pas s’étaler sur les actes de torture dont il a été victime: “Une fois, un commissaire connaissant mon père, voulait m’épargner le passage devant la police politique, il m’a transféré devant la brigade criminelle. C’était pire. C’était au 6ème étage. Les murs étaient entachés de sang. La police politique savait pourquoi on était là, la brigade criminelle, non. Ils frappaient pour un oui ou pour un non. C’était épouvantable”, se souvient-il, ému. 

Malgré la torture, malgré les 5 passages en prison sous le règne de Bourguiba et de Ben Ali, Khemaïs Chammari établit une différence entre les deux anciens présidents: “Bourguiba était un dictateur intelligent, avec une sensibilité intellectuelle et une connaissance de la gauche, française notamment. Il croyait que le parti unique servait le développement. Ben Ali était un dictateur rusé, il n’avait pas d’excuses, sans parler de la militarisation de l’État sous sa houlette”, estime-t-il.

Revenu en Tunisie en 2004, et malgré son âge avancé, Khemaïs Chammari est toujours soucieux de la chose publique. Il exprime son amertume quant au fonctionnement de la justice transitionnelle et l’éparpillement de la gauche rongée “par la guerre des égos et son engagement inconditionnel derrière l’UGTT”, mais se félicite de la vivacité de la société civile.

Membre de la fondation Euro-Med de soutien aux défenseurs des Droits de l’Homme, il veille toujours au respect et à la liberté de ceux qui s’engagent à défendre les droits humains. Lui,  Khemaïs Chammari, n’avait pas cette chance sous la dictature. 

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