MAROC
09/08/2018 18h:16 CET | Actualisé 09/08/2018 18h:17 CET

Michael Moore nous explique pourquoi il veut faire tomber Trump avec son nouveau documentaire

"Nos médias nʼont absolument pas conscience de ce quʼils ont en face dʼeux."

MICHAEL MOORE

DONALD TRUMP - Avec “Fahrenheit 9/11”, son documentaire polémique sur la guerre contre le terrorisme de George W. Bush, Michael Moore signait le plus grand succès au box-office de toute lʼhistoire du genre. Si en 2004, le film sortait déjà dans une nation américaine traversée par de profonds clivages, ce nʼest rien comparé à la situation après deux ans sous lʼadministration Trump.

Le réalisateur a donc naturellement choisi de sʼattaquer au sujet, tirant parti de la renommée de son précédent opus. Sa nouvelle œuvre se donne pour objectif de “faire tomber Trump” avant les élections de mi-mandat, en novembre prochain (les fameuses midterms).

Le HuffPost américain a pu visionner en exclusivité la toute première bande-annonce (visible ci-dessous) de “Fahrenheit 11/9” [9 novembre selon le système de datation en vigueur aux États-Unis, N.D.T.], dont le titre renvoie au jour de la victoire de lʼhomme dʼaffaires.

Elle juxtapose des images de meetings de Donald Trump et de manifestants néonazis à dʼautres extraits où Michael Moore arrose lʼallée du domicile du gouverneur du Michigan avec de lʼeau contaminée de la ville de Flint. Roger Stone, Alexandria Ocasio-Cortez, Emma González, la survivante du massacre de Parkland, et un éventail dʼautres personnalités de tous bords politiques figurent également dans le documentaire.

À lʼaube de la diffusion de la bande-annonce, nous avons envoyé au réalisateur une série de questions sur ce nouveau film, qui sortira le 21 septembre dans les cinémas dʼoutre-Atlantique. Voici ce quʼil nous a répondu par email.

Quelles étaient vos intentions en vous lançant dans ce projet? Ont-elles changé en cours de route?

Donald Trump est un génie maléfique. Il nʼa aucune intention de quitter la Maison blanche. Dès quʼil entend parler dʼun pays dont le président est élu à vie, il se dit tout de suite “Tiens, ça mʼintéresse, comme idée!” Et il est soutenu par un parti docile, qui tient entre ses mains tous les organes du pouvoir.

Les écoles de journalisme américaines nʼapprennent pas aux étudiants comment aborder le sujet dʼun leader autoritaire. Nos médias nʼont absolument pas conscience de ce quʼils ont en face dʼeux. Ils se laissent totalement prendre de vitesse par ce tyran, et ce pour une raison simple: Trump maîtrise parfaitement leur système, et comprend bien mieux quʼeux le pays dans lequel il vit. Et cela nous expose à un grave danger. Jʼespère au moins que mon film pourra mettre cette menace en évidence, et montrer aux gens quoi faire pour sʼen sortir.

Votre approche de la meilleure manière de rendre compte de la politique américaine a-t-elle changé au fil des années? Comment un tel documentaire peut-il éviter le risque de prêcher des convaincus?

La majorité de la population américaine est de mon avis sur ces sujets. Je fais partie de la majorité. Notre foule de convaincus est bien plus vaste que celle dont disposent Donald Trump ou Fox News.

Malheureusement, ce sont des convaincus désemparés et divisés, dont les voix sont souvent étouffées par les sanglots. Le 21 septembre prochain, cette situation va cesser. Cette grande foule a besoin dʼun cri de ralliement. Lorsque nous serons tous rassemblés sous une même bannière, ce clan de criminels quʼest la famille Trump sera traîné devant les tribunaux, lʼordre sera rétabli sur notre territoire, le plan “Medicare for All” sera mis en place [un projet consistant à rendre universelle lʼassurance santé Medicare, défendu par une partie du camp démocrate et notamment lʼancien candidat aux primaires Bernie Sanders, N.D.T.] et “Game of Thrones” se poursuivra pendant au moins trois saisons.

Le week-end de sa sortie, “Fahrenheit 9/11” a pris la tête du box-office dans tous les États républicains de ce pays. Il a aussi remporté un succès éclatant sur les bases militaires et dans les villes où lʼarmée tient une place fondamentale. Moi, je prêche le peuple américain — celui-là même auquel la vieille garde du Parti démocrate est incapable de parler. Je vais leur donner au moins un cri à entonner pour monter au combat.

Vu le lien évident entre le titre de ce film et “Fahrenheit 9/11”, quel regard portez-vous sur les différences entre ces deux situations politiques?

À lʼépoque de “Fahrenheit 9/11”, George W. Bush jouissait dʼune cote de popularité de 70%, 29 sénateurs démocrates avaient voté pour la guerre en Irak et tout lʼestablishment progressiste, le New York Times en tête, soutenait le président dans sa démarche belliqueuse. Toutes les chaînes de télévision brandissaient le drapeau américain et les opposants à cette politique, réduits à une minorité isolée, étaient montrés du doigt comme de mauvais patriotes. Des organes de presse comme le HuffPost nʼexistaient pas encore, et la chaîne MSNBC sʼefforçait de se faire encore plus conservatrice que Fox News. Cʼétait une époque vraiment sombre, et les États-Unis en ont payé le prix depuis, ainsi que le monde entier.

Lʼépoque actuelle est plus sombre encore. Aucun changement sur ce point!

Pour autant, notre nation est devenue très progressiste. La plupart des Américains ne sʼidentifient pas à ce courant de pensée, mais regardez tous les grands débats de société: les positions plutôt orientées à gauche remportent le soutien de la majorité. La population veut lʼassurance santé pour tous. Elle croit en lʼégalité homme-femme et en lʼégalité salariale. Elle pense que lʼimmigration est une bonne chose pour le pays. Elle accepte aussi lʼidée des droits des homosexuels et de la communauté LGBT, y compris le droit au mariage. Elle veut un meilleur contrôle des armes à feu, la fin de la domination des grandes institutions financières, un accès universel à lʼécole maternelle et à lʼuniversité gratuite, davantage dʼimpôts pour les riches et les multinationales... Et je nʼai pas fini! Quand on étudie ce type dʼenjeux dans le détail, lʼévolution des mentalités est réellement impressionnante.

Au fil des rencontres que ce projet vous a amené à faire, quʼavez-vous appris qui vous a le plus surpris?

La révolution se prépare là où on ne lʼattendrait vraiment pas. La résistance, la vraie, ne viendra pas du Parti démocrate, ni de lʼestablishment progressiste. Je ne peux pas vous en dire trop pour lʼinstant, mais une véritable insurrection est en marche. Jʼignore encore si elle sera couronnée de succès. Peut-être est-il déjà trop tard.

Par ailleurs, avez-vous découvert quoi que ce soit qui vous ait donné une petite lueur dʼespoir?

Ne me parlez pas dʼespoir - jʼemmerde lʼespoir! Dʼaccord, jʼemmerde le désespoir aussi. Mais je suis sérieux: oubliez cette idée.

Lʼespoir, cʼest la passivité. Lʼespoir vous donne le droit de laisser quelquʼun dʼautre se remonter les manches. Il vous conduit à croire quʼune déclaration de revenus, une vidéo de pratiques sexuelles déviantes, le FBI ou une actrice porno vont pouvoir sauver le pays. Lʼespoir, et lʼendormissement quʼil engendre, sont justement ce qui nous a mis dans une situation aussi désastreuse. Cʼest la solution des paresseux et des impuissants.

Ce nʼest pas de lʼespoir quʼil nous faut. Cʼest de lʼaction!

Cet article, publié à lʼorigine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.