23/05/2018 16h:07 CET | Actualisé 23/05/2018 16h:45 CET

Mezouar à la tête de la CGEM: Les dessous d'une victoire

Un choix qui n’était pas tout à fait inattendu.

AIC PRESS

PATRONAT - La victoire est écrasante. Au terme d’un mois de campagne, Salaheddine Mezouar remporte la bataille de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) avec près de 78% des voix et devient le 11e président de l’institution patronale depuis sa marocanisation en 1969. Il sera secondé par son colistier, Fayçal Mekouar.

Une victoire sans suspense

L’exercice est inédit, car cela fait près de deux décennies que la Confédération n’avait vécu de tels moments. Pour la première fois en 18 ans, les membres du patronat ont eu en effet à départager entre deux binômes pour les représenter. Et ils ont choisi leur camp en désignant l’ancien secrétaire général du RNI comme patron des patrons. Un choix qui n’était pas tout à fait inattendu.

Il faut dire que les prémices de cette issue s’étaient fait sentir dès le début de cette journée élective. Réunis dans l’un des hôtels huppés de la métropole casablancaise, les quelque 2.000 chefs d’entreprises qui avaient fait le déplacement ce 22 mai ne semblaient pas tenus par le suspense.

Alors qu’ils récupéraient leur bulletin de vote dans les différents guichets mis à leur disposition par le comité d’organisation, des adhérents ont confié au HuffPost Maroc connaître déjà l’issue ”évidente” de ce scrutin. Certains gratifiaient même Mezouar d’un “Monsieur le président” et quelques moues dubitatives avaient commencé à se dessiner sur les visages de l’équipe de campagne du tandem Marrakchi-Benhida.

AIC PRESS

Le poids des procurations

Pourquoi une telle attitude alors que le vote n’a pas encore commencé? “Il y a certains signes qui ne trompent pas”, nous lance un observateur. Le plus important d’entre eux étant sans doute le nombre des procurations détenues par les candidats. C’est au niveau de ces précieux sésames que tout se serait joué.

Selon les informations recueillies sur place par le HuffPost Maroc, l’équipe de Mezouar a pu en recueillir un bon millier alors qu’ils n’étaient que 200 à avoir accordé leur droit de vote à Marrakchi. “Jusqu’à la dernière minute, Hakim s’est refusé à aller quémander les procurations. Il avait juste consenti à mettre en ligne le formulaire que des membres de la CGEM ont rempli de leur plein gré”, nous confie un proche du candidat perdant.

Une courtoisie dont ne se serait pas embarrassée l’équipe adverse. D’ailleurs, au moment de récupérer son bulletin de vote, Mezouar s’est rendu au stand destiné aux groupes et a apposé sa signature de nombreuses fois avec, à la clé, un bulletin vierge pour chaque paraphe. Quand on sait que certains bulletins comptent pour 20 voix, le calcul est rapidement fait.

HuffPost Maroc

Les grands groupes derrière Mezouar

Ainsi, à la sortie des urnes, 6.635 voix ont été dépouillées dont 5.173 se prononçaient en faveur de Mezouar et 1.432 en faveur de Marrakchi alors que 30 voix ont été annulées (vote blanc ou nul). Officiellement, 1.850 membres étaient présents ou représentés à l’Assemblée générale élective sur les 2.767 membres à jour de leurs cotisations au sein de la CGEM, ce qui correspondait à 6.721 voix, dont près de 30% de grandes entreprises.

C’est la défection de ces dernières qui explique notamment le large gap entre les deux candidats. “C’est vrai que je n’ai pas eu l’appui clair de grands groupes qui auraient pu laisser penser que ma candidature était une candidature suffisamment solide. On peut donc me faire cette critique, mais la victoire de Mezouar, incontestable et incontestée, n’est pas due uniquement aux grandes entreprises”, déclare au HuffPost Maroc Hakim Marrakchi, quelques secondes après l’annonce du résultat du vote.

Sans compter qu’en aparté, certains membres évoquent également le revirement de dernière minute de Khalid Dahami et Narjiss Loudiyi, binôme dont la candidature a été refusée par la CGEM. Le fait que ces derniers aient attendu la veille du vote pour rallier le rang des futurs vainqueurs serait un signe manifeste que “les dés étaient déjà lancés”.

DR

L’ancien patron du RNI met “entre parenthèses” sa vie politique

Il n’empêche qu’entre son refus de jouer des coudes pour obtenir les procurations et l’absence d’appui clair des grandes sociétés, Hakim Marrakchi a été taxé de mollesse dans cette course à la présidence par certains de ces partisans, dépités de voir un habitué de la scène politique prendre la tête de l’organisation patronale.

D’ailleurs, de nombreuses personnes présentes ont tiqué devant les éléments de langage adoptés par le désormais président de la CGEM lorsqu’il a affirmé, dans son discours de victoire, mettre dorénavant sa vie politique entre parenthèses. “Il avait promis qu’il allait démissionner de son parti, pas qu’il allait mettre en suspens sa vie politique. Ça nous donne un avant-goût de ce qui attend la CGEM”, lâche un adhérent qui a souhaité garder l’anonymat.

Faut-il craindre que cette contrariété ne débouche sur quelque chose de plus large (grave)? Absolument pas, nous assure-t-on à l’unanimité. En effet, quels que soient le candidat supporté ou les affinités affichées, tout le monde s’accorde à dire qu’il n’y aura aucune scission au sein du patronat. “Une CGEM divisée affaiblirait tout le monde et ne sert les intérêts de personne”, nous explique un président de fédération.

Pas de scission à la CGEM, mais la menace d’une rude concurrence

Par contre, l’élection d’une personnalité telle que Mezouar ouvrira la voie à d’autres acteurs afin d’occuper le devant de la scène. Certains évoquent Amal Entreprises, formation patronale réputée proche du PJD. Empiétant sur les platebandes de la CGEM, cette dernière s’est fait remarquer en 2013 lorsqu’elle avait organisé, en marge de la visite officielle du président turc Recep Tayyip Erdogan, une rencontre entre hommes d’affaires turcs et marocains, en présence des chefs de gouvernement des deux pays. Rencontre largement snobée par la CGEM.

Créée en 2004, l’association Amal Entreprises pourrait bien profiter des résultats des urnes afin de sortir de l’ombre et concurrencer plus franchement la Confédération sous la houlette de Salaheddine Mezouar. ”À lui de faire le nécessaire pour réunir les adhérents et préserver l’institution qu’il préside”, commente un observateur.

Une tâche loin d’être aussi aisée, surtout après une Miriem Bensalah-Chaqroun qui, de l’avis de tout le monde, a mis la barre assez haut. En attendant, seul l’avenir nous dira si le patron des patrons pourra à la fin de son mandat se targuer, à son tour, d’avoir “did the job”.