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12/01/2019 16h:30 CET | Actualisé 14/01/2019 12h:44 CET

ÉDITO [+212] Ménage à trois

"La triangularité de la vie de Gad El Maleh et d’autres est une identité en soi."

Rawpixel via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Après quelques jours au Maroc, me voilà de retour à Paris avec, en stock, une jolie dose de soleil d’hiver, mon préféré. La transition installe un silence abrupt autour de moi qui fait disparaître d’un coup une panoplie de sons familiers. Celui des informations à la télévision espagnole, en boucle à la maison, la musique qui vient se greffer sur les nouvelles du monde bon gré mal gré, le grabuge prometteur dans la cuisine et les discussions d’une pièce à l’autre, le crépitement de la cheminée autour de laquelle on s’agglutine l’hiver et l’appel persistant à la prière plutôt qu’au sommeil toutes les nuits. De façon un peu absurde, le ciel bleu est devenu gris mais j’ai moins froid à Paris qu’à Rabat qui vit encore dans le déni de ses températures hivernales. Le décalage horaire a disparu, mais c’est bien le seul.

Pour adoucir mon atterrissage, j’ai commencé à regarder le dernier spectacle de Gad Elmaleh qui, dès 1997, a embrassé les décalages de sa vie pour nous faire rire des nôtres. “American Dream”, son premier one-man show en anglais se promène sur Netflix et probablement à Derb Ghallef depuis mars 2018 et vient de gagner son premier prix aux États-Unis.

Il y a deux mois, Gad Elmaleh faisait la couverture de Vanity Fair France. Il portait un maillot de l’équipe de France 1998 que l’on pouvait deviner sous son manteau. La photo a été prise à Greenwich Village, à New-York où il a décidé il y a quelques années maintenant de repartir à zéro, pour s’essayer au stand-up à l’américaine. Cette tradition est l’héritage d’une époque où les comiques, généralement immigrés, se produisaient au chapeau, sur des formats très courts, dans des salles sombres et exigües, devant un public prolétaire, aussi imbibé qu’exigeant. Dans cette interview, il déclare: “Je fais comme si les pays étaient des membres de ma famille: le Maroc c’est ma mère, la France ma femme, les États-Unis ma maitresse.” Si sa conception de la famille est pour le moins libérale, ce triptyque est intéressant et l’analogie intrigante. Toutes les femmes de sa vie dans un manège, c’est exactement la sensation de léger vertige qui se dégage d’“American Dream”.

Dans ce spectacle en anglais, destiné à un nouveau public, essentiellement américain, Gad Elmaleh raconte sa vie et décline ses incompréhensions de l’Amérique avec un grand A, dans une valse à trois temps. Il revient d’abord sur une expérience américaine, qui est étrange, absurde, difficile, pour la comparer dans un deuxième temps à une norme française puis éventuellement à une norme marocaine. Parfois les deux à la suite. Parce que son public est désormais étranger à sa réalité, il est contraint ou se contraint à enclencher un processus connu et souvent désagréable, qui consiste à se simplifier pour être compris. Parce qu’une partie de ce spectacle existait déjà en français, cette version en anglais vient souligner cet effort à se rendre accessible par quelques raccourcis culturels ici et là, à contre courant de la complexité de ses premiers personnages cultes.

Dans “American Dream” Gad Elmaleh projette, adapte, compare constamment trois référentiels et trois systèmes de valeurs. Comme lui, comme vous, je pense qu’Uber Pool a été inventé dans un grand taxi au Maroc. Comme lui, comme vous, je m’émerveille régulièrement devant l’optimisme de fer des Américains qu’il illustre par un exemple de lecture de messages contenus dans les Fortune Cookies d’un restaurant chinois à New York. “Reach for the stars” qu’il ne peut s’empêcher de traduire à la française: “Don’t reach for the stars, you will never make it.”

Sa valse à trois temps est étourdissante pour la bonne et simple raison qu’elle ne s’arrête jamais. Parce qu’elle est un état de fait, elle ressemble moins à une danse, éphémère par nature, qu’à une condition: celle d’un ménage à trois. Un arrangement (plus ou moins consenti) par lequel trois personnes cohabitent et entretiennent des relations (sexuelles). Dans les années 1960, le philosophe René Girard avait choqué en posant dans ses écrits que la relation de désir était triangulaire et pas binaire comme on le pense. La triangularité de la vie de Gad Elmaleh et d’autres est une identité en soi. Elle est peut-être inconfortable et certainement tourmentée mais elle oblige à questionner, interroger, croiser ses propres perspectives sur soi et le monde qui nous entoure. De ces ménages atypiques on peut rire parfois mais pas toujours. Ils peuvent aussi provoquer tristesse, révolte, inspiration ou tout simplement intérêt en tout un.e chacun.e.

Dans +212, semaine après semaine, c’est à vos ménages qu’on s’intéresse, et aux espaces de vulnérabilité qui y existent. En 2019, on va continuer de les mettre à l’écrit, de les raconter et de les partager. Bonne année!

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