MAROC
11/09/2019 18h:09 CET

Médecins sans frontières dresse un constat accablant sur le sort des migrants mineurs en France

Traumatismes, violences et maltraitance font partie du quotidien des mineurs non-accompagnés.

Manifestation à Marseille pour dénoncer le sort réservé aux migrants mineurs isolés, le 11 janvier 2019|GERARD JULIEN
Manifestation à Marseille pour dénoncer le sort réservé aux migrants mineurs isolés, le 11 janvier 2019

MIGRANTS - Dans un récent rapport, l’ONG Médecins sans frontières (MSF) dresse un constat accablant sur les conditions de vie de ceux qu’on appelle “mineurs non-accompagnés” ou “mineurs étrangers isolés” et retrace, à travers divers témoignages, les parcours parfois extrêmement violents de certains. Après les obstacles encourus sur leur route migratoire, ils sont toujours nombreux à être victimes de maltraitance et d’exclusion en France, où les lois censées les protéger ne sont pas toujours appliquées, déplore l’ONG. 

Dans son rapport, MSF joint le témoignage d’Ismaël (le prénom a été changé pour préserver son anonymat), un jeune de 16 ans originaire de Conakry, en Guinée, arrivé en France après un long périple au Maroc, dans la forêt de Bolingo, vers Nador, peuplée de migrants subsahariens. “On est restés dans la forêt. La nuit, il y a toutes sortes de cris. Il n’y avait rien à manger. Les gens se nourrissaient dans les poubelles. (...) La forêt est contrôlée par le président, un Ivoirien dont on ne connaît pas le nom et qu’on appelle ‘Prési’. Quand tu arrives, tu dois lui déposer de l’argent. Beaucoup de gens l’entourent. Il a des amis marocains, il travaille avec un réseau. (...) La nuit, à 4 heures du matin, il faut parfois partir se réfugier dans la montagne car les policiers marocains viennent au camp, cassent tout et brûlent nos affaires. On a peur des policiers. Un jour, j’ai vu un policier casser le pied d’un Noir et il l’a laissé là. J’ai vu des gens mourir de faim, de maladie (...)” raconte-t-il dans son témoignage.

Après une première tentative de migration vers l’Europe depuis Nador, il est rapidement rattrapé par la police et envoyé en prison. “Dans ma cellule il n’y avait que des prisonniers marocains qui étaient là car ils avaient volé, vendu du haschich… Les gardiens entrent et te frappent. La nourriture c’est du pain et de la soupe. Je n’avais plus rien, aucun habit, ils m’avaient tout pris. J’avais juste un slip et je dormais par terre sur le sol. Je suis tombé malade mais je n’ai jamais eu le droit d’aller voir un médecin alors que les Marocains eux y allaient” poursuit-il. La seconde tentative, quelques temps après, est la bonne: Ismaël arrive sur les côtes espagnoles puis en France. S’il pensait avoir vécu un calvaire lors de son trajet, la réalité sur le territoire français est tout aussi violente. Car ils sont des dizaines de milliers de mineurs comme lui, laissés pour compte et non pris en charge par l’Etat français.

Une loi pas toujours respectée

En 2018, 40.000 jeunes sont entrés sur le territoire français et seuls 17.000 ont été reconnus mineurs non accompagnés par les départements et placés auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance, selon des chiffres de la cellule des Mineurs non accompagnés (MNA) du ministère de la Justice. Et le nombre de mineurs étrangers arrivant seuls en France ne cesse d’augmenter, avec de jeunes migrants principalement en provenance du Mali, de Guinée, de Côte d’Ivoire et d’Afghanistan, précise MSF dans son rapport. 

Une fois arrivés en France, les obstacles se poursuivent car pour certains adolescents, la reconnaissance de leur minorité reste relativement difficile à acquérir. “Mineurs et sans famille en France, ces jeunes doivent se tourner vers les départements pour obtenir la protection de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). De plus en plus souvent, les départements refusent la prise en charge de ces jeunes dont ils remettent en cause la minorité. Ces derniers se retrouvent à la rue, privés d’accès tant aux dispositifs d’aide destinés aux majeurs qu’à ceux destinés aux mineurs; ils peuvent alors être qualifiés de “ni-ni”: ni mineurs, ni majeurs” explique l’ONG dans son rapport. 

Si la loi impose à la France de protéger ces jeunes au nom du principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, beaucoup ne sont ni hébergés, ni soignés, ni scolarisés jusqu’à l’aboutissement de leurs démarches. Dans son centre ouvert à Pantin en région parisienne, en 2017, MSF a lancé un programme d’accompagnement global de ces jeunes après les avoir interrogés sur leur situation: 87% ont déclaré avoir subi des violences, tortures ou maltraitances lors de leur parcours migratoire, ce qui nécessite une prise en charge sur le plan somatique comme psychologique, précise l’ONG; 34% des patients suivis par le pôle santé mentale présentent des syndromes psycho-traumatiques qui nécessitent une prise en charge rapide et 51% des adolescents accompagnés par MSF vivent à la rue lors de leur premier rendez-vous au Centre.

Une série de recommandations 

A travers ce rapport, Médecins sans frontières adresse une piqûre de rappel à la France et ses engagements pris au titre de sa signature de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Et livre une série de recommandations visant à encourager les acteurs institutionnels à prendre des mesures concrètes pour améliorer l’accueil, l’hébergement et la prise en charge des mineurs non accompagnés sur le territoire français.

En outre, l’ONG appelle à ce que tous les jeunes se déclarant mineurs soient protégés dès leur entrée sur le territoire français et accompagnés dans leur procédure jusqu’à épuisement des voies de recours judiciaires, qu’ils puissent bénéficier d’une protection universelle maladie sans distinction de nationalité ou de statut administratif et qu’un temps de répit préalable à l’évaluation avec un hébergement doublé d’un accompagnement médical, psychologique et social leur soit garanti. MSF appelle notamment à ce que le recours aux examens d’âge osseux (déjà abandonnés par d’autres pays européens comme le Royaume-Uni) soit interdit.