MAROC
06/12/2018 18h:25 CET

Médecins en milieu carcéral: Une mission difficile et pas de reconnaissance

Pourtant, ces médecins estiment qu’un statut particulier est un droit.

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SANTÉ - Ils ont été 150 à bénéficier d’une formation, en six ateliers, devant leur inculquer les principes de prévention de la torture et le traitement des détenus. Ils sont médecins, mais pas comme les autres, parce qu’ils accomplissent leur travail dans un milieu bien particulier. “Nos patients se caractérisent par certains traits de caractères: ils sont toxicomanes, exigeants en médicaments, atteints de troubles graves”, déclare le médecin-juriste Jean-Pierre Restellini. Il est l’un des experts qui ont conduit cette formation dont la clôture a fait l’objet, ce jeudi 6 décembre à Rabat, d’une rencontre en présence des partenaires du projet. 

La Délégation générale de l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), le Centre d’études en droits humains et démocratie (CEDHD) et le Centre pour le contrôle démocratique des forces armées de Genève (DCAF) sont à l’origine de l’initiative. La formation a permis l’élaboration d’un “Guide pratique à l’attention des médecins pénitentiaires” en partenariat avec les bénéficiaires. Ecrit en français et en arabe, le guide devra servir de référence à la DGAPR dans la formation de son personnel. 

Des lois à appliquer

“Au delà des lois, la torture est un crime et nous n’avons pas besoin de brandir des protocoles pour le montrer. C’est aussi un engagement national, la constitution de 2011 a levé la barre très haut et fait de l’application des articles 22 et 23 de véritables défis”, estime le juriste Driss Belmahi qui s’est consacré à l’aspect juridique de cette formation.

Respect de l’intégrité physique et morale en toute circonstance, c’est sur ce principe clé que porte la constitution et cet expert le rappelle. Pour lui, tout commence pas la prévention qui relève d’un fondamental et impose “une action réelle à partir des lieux de détentions”. “Je ne parle pas seulement des prisons mais de tout endroit dans lequel une personne peut-être détenue notamment dans les aéroports et les ports, dans les centres de la garde à vue et autres”, tient-il à préciser.

Il est question de mettre en application les normes nationales et internationales, les bonnes pratiques pour la prévention de la torture ou de tout autre traitement inhumain. Entre autres engagements pris par le Maroc, la mise en oeuvre du “Protocole facultatif se rapportant à la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants”, ratifié en novembre 2014. Il représente un référent “de bonnes pratiques” en dictant comme mesure l’installation “d’un système de visites régulières, qu’elles soient effectuées par des organismes internationaux ou nationaux indépendants sur les lieux de détention en prévention de la torture et autres”.

DGAPR

Dans cette pratique, les médecins dans le milieu carcéral sont présentés comme l’un des maillons forts, car ils sont constamment ou presque en contact avec les détenus. Ils sont donc appelés à mieux connaitre les normes en vigueur pour le respect des droits des détenus. Ces médecins sont contraints “d’accepter un ménage à trois”, souligne Jean-Pierre Restellini résumant ainsi la difficulté pour cette catégorie professionnelle de travailler avec le patient mais toujours en présence d’une troisième partie qui est la direction, l’administration pénitentiaire. “Le personnel médical n’est jamais suffisant, c’est un milieu peu attractif, extrêmement difficile mais avec des rétributions assez modestes. Ce qui est paradoxal”, décrit l’expert.

Difficile, la tâche de ces médecins l’est et plusieurs l’ont d’ailleurs souligné, à l’occasion. “Dans certaines situations, par exemple la grève de la faim, le médecin se retrouve pris en otage entre l’administration et le détenu. Il devient, si je puis dire, la dernière roue du char. Il faut alors qu’il reste patient”, affirme Jean-Pierre Restellini.

Entre le marteau et l’enclume 

Des situations ingérables, souvent ces médecins y sont confrontés en raison d’une population particulière. Le médecin chef du Centre psychiatrique universitaire de Casablanca et membre du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), Omar Battas, a estimé que les médecins pénitentiaires exercent leur métier pendant une moyenne de deux ans seulement. “Ils sont confrontés à un monde fermé qui n’est pas adéquat à la préservation de la santé”, affirme cet expert qui a également participé à cette formation.

Dans son constat, il précise que la majorité de la population carcérale arrive avec “une vulnérabilité” qui devient un facteur de prédisposition à toutes sortes de maladies. “Ils souffrent de troubles mentaux et s’adonnent à des psychotropes. Le médecin se retrouve face à des détenus présentant des comportements déviants et atteints d’une psychopathie”, prévient Omar Battas. Et de regretter qu’il n’y ait pas de formation préalable pour ces médecins avant d’entamer leur travail dans le milieu carcéral.

Doter les prisons de médecins spécialisés en “médecine pénitentiaire”, c’est un idéal semble-t-il. “C’est une médecine de l’ombre! Il y a unanimité de ne pas la considérer comme une spécialité, pour le moment”, prévient cet expert. Pourtant, ces médecins estiment qu’un statut particulier est un droit. “Développer un cursus universitaire en médecine carcérale avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique et le ministère de la Santé”, c’est en tout cas l’un des projets que l’administration pénitentiaire souhaite développer à l’avenir.

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C’est le chef de la division de l’Action sanitaire à la DGAPR, Taoufiq Abtal, qui a donné, au cours de cette rencontre, un aperçu des différents projets visant à rendre le travail du médecin en milieu carcéral “plus attractif” et “améliorer l’offre de santé”. Pour certains de ces projets, il s’agit aussi d’aider les médecins à gérer les problèmes. Ainsi, un manuel pour le dépistage des maladies contagieuses et un autre pour la gestion de la grève de la faim des détenus sont en cours.

Pour le moment, rappelle Taoufiq Abtal, en cas de grève de la faim auprès des détenus, une procédure est déclenchée. Elle est administrative et consiste à en informer le ministère public et la famille du détenu et en le suivi médical du gréviste de la faim. Sous l’égide du directeur de la prison, le médecin doit évaluer la tension du concerné au quotidien et dès qu’une détérioration de sa santé est constatée, le gréviste doit être transféré à l’hôpital. Et sur ce point, Abtal ne cache pas que ce n’est pas du tout aisé lorsque qu’il y a pénurie de lits. Et d’espérer que ce problème sera réglé dans le cadre d’engagements pris en 2016 visant à mettre en place un partenariat entre le ministère de la santé et l’administration carcérale. 

Ce qui reste à faire 

Ce responsable reconnait que les médecins dans les prisons accomplissent leurs tâches dans un milieu marqué par les contraintes qu’impose la prise en charge des détenus malades. “94,6% des détenus souffrent de maladies chroniques et 26,63% de troubles mentaux”, précise-t-il, soulignant que la promiscuité de la population carcérale augmente les risques d’affections multiples. 

“Entre le travail d’un médecin en milieu hospitalier et un autre dans le milieu pénitentiaire, il y a décalage. Dans ce dernier, le médecin doit être disponible 24h/24, 7j/7 y compris week-end et jours fériés. C’est une mission à charge de travail très importante”, indique-t-il.

“Il y a eu un regain d’intérêt pour la santé dans les prisons depuis le début des années 2000 à travers l’intégration d’un régime international basé sur les droits de l’homme. Mais, y être formé reste essentiel, car la réforme doit se traduire sur le terrain”, insiste, de son côté, Omar Battas.

Une réforme saluée par l’ensemble des experts mais aussi par des médecins présents qui témoignent d’une amélioration des services de santé dans les prisons au Maroc. “Le premier médecin dans les prisons marocaines a été recruté en 1988. Ce qu’il faut, aujourd’hui, c’est une reconnaissance pour ces professionnels par un statut de médecine carcérale”, estime Driss Belmahi. Et d’ajouter que les mécanismes nationaux et internationaux doivent soutenir le médecin des prisons et lui permettre de travailler dans “un cadre synchronisé”. 

Reconnaissance rime avec motivation. Jean-Pierre Restellini y met l’accent: “De par mon expérience, seuls les médecins de l’ancienne Union soviétique avaient les meilleurs salaires. Il faut un salaire important ou un titre de spécialiste pour que ce médecin ne croie pas que son travail en prison est le restant de la colère de Dieu”, pense-t-il. Attaché à l’espoir qu’un jour ce genre de médecine carcérale sera reconnue en tant que spécialité, cet expert rappelle que des spécialités en médecine, aujourd’hui, ont dû traverser de longues années avant d’être reconnues, citant en exemple la gynécologie.