LES BLOGS
12/07/2019 10h:25 CET | Actualisé 12/07/2019 10h:31 CET

Médecine publique/semi-publique: pour un front commun des étudiants marocains

"Pourquoi ne continuerions-nous pas à nous battre, mais cette fois-ci tous ensemble pour une augmentation conséquente du budget alloué à la santé?"

AIC PRESS

J’ai préféré garder l’anonymat car j’aimerais qu’on se focalise sur le contenu du propos et non sur sa source. Dans le contexte du débat actuel autour des facultés de médecine publiques et privées, j’aurais pris le risque de biaiser sa lecture, que je souhaite la plus neutre et la plus objective possible.

SANTÉ - Aujourd’hui, je décide d’écrire cet article car j’ai l’intime conviction qu’il peut y avoir une fin heureuse à la guerre que se livrent depuis peu les étudiants en médecine au sein des établissements publics et semi-publics (selon le statut officiel). J’entends par là une sortie de crise qui se ferait par le haut, dans le dialogue et la cohésion, au lieu de continuer à alimenter entre nous la discorde et la désunion.

Je partage ici avec vous l’humble réflexion d’une jeune étudiante en médecine, qui essaie d’y voir un peu plus clair dans ce flot d’informations concernant la crise que traversent depuis déjà trois mois les étudiants en médecine de notre pays.

Une petite re-contextualisation s’impose. En cette fin d’année scolaire 2018-2019, les deux facultés de médecine semi-publique de Rabat et de Casablanca (respectivement l’Université Internationale Abulcasis des Sciences de la Santé-UIASS et l’Université Mohammed VI des Sciences de la Santé-UM6SS) voient leurs premières promotions arriver en fin de cinquième année, devenant ainsi aptes selon la loi (Article 8 du Décret n° 2-91-527 du 13 mai 1993 publié au Bulletin Officiel N° 4205) à se présenter au concours d’Internat des facultés de médecine publique.

Une fois la nouvelle tombée, la panique se propage sur les bancs des facultés publiques de médecine, ébranlées par un profond sentiment d’injustice. Le nombre de places disponibles pour les cursus d’Internat et de Résidanat ne bougeant pas d’un iota, les étudiants du système public se retrouvent alors contraints à concourir avec 400 étudiants de plus, ayant été selon eux mieux formés du fait d’une formation payée au prix fort. Dans une filière où les contrariétés sont déjà nombreuses (manque de moyens, manque d’encadrements, services surchargés en externe…), c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Commence alors un véritable soulèvement national pour les plus de 20.000 étudiants issus des neuf facultés publiques du pays. Un boycott des partiels du deuxième semestre est entrepris pour tenter d’interdire l’accès aux deux concours (Internat et Résidanat) aux étudiants issus du système semi-public.

Cela dit, le sentiment d’injustice partagé par les étudiants du semi-public est tout aussi compréhensible. Certains d’entre eux qui se projetaient dans une carrière hospitalo-universitaire voient leurs chances d’y arriver nettement diminuées. D’autres reçoivent cette interdiction comme une véritable amputation dans leur formation (le CHU public reste le lieu où l’on rencontre la plus grande variété de pathologies, et le plus d’opportunités pour améliorer sa pratique hospitalière). Tous le vivent comme un déni de nationalité (pourquoi, en tant que médecins tout aussi marocains que les autres, ne pourraient-ils pas avoir l’opportunité de soigner leurs semblables?), et une remise en cause de la crédibilité de leur diplôme.

Nous sommes déjà à plus de trois mois de boycott et les mobilisations des deux systèmes n’ont pas réussi à ouvrir le dialogue de manière à converger vers une solution convenable pour tous.

Devant cet état des faits, je me suis posé les questions suivantes: forme-t-on trop de médecins? Qu’en est-il de l’offre de soins au Maroc? Quelle est notre situation par rapport à nos voisins, notamment maghrébins?

Voici les chiffres que j’ai trouvés dans le “Health Statistics 2018” de l’OMS: la couverture au Maroc est de 0,9 médecins pour 1.000 habitants, contre 1.2 en Algérie et 1.3 en Tunisie; quant aux dépenses globales de santé, celles-ci ne représentent que 7,7% du budget de l’Etat au Maroc, contre 10,7% de celui de l’Algérie et 13,6% de celui de la Tunisie.

Le “gouffre médical” est donc indéniable. Cependant, pour pouvoir augmenter le nombre de postes d’internes et de résidents, il faudrait se donner les moyens de former plus d’enseignants et de construire de nouveaux établissements hospitaliers. Manifestement, le budget que l’Etat alloue au secteur de la santé est bien en deçà de ce qui serait nécessaire pour pouvoir réellement redresser cette situation.

L’une des solutions envisagées serait de mettre en place un quota d’accès pour les étudiants venant du système semi-public et un autre pour ceux du public. Cette solution met d’après moi en danger non seulement la qualité des médecins de demain à l’hôpital public mais également l’unicité du corps médical.

Octroyer un quota par “filière” (l’un pour “la publique” et l’autre pour la “semi-publique”) reviendrait à admettre l’existence de deux catégories de médecins, de niveaux différents, alors que s’agissant de résidanat, il est question de “produits finis”, de médecins généralistes diplômés... Il y aurait un nombre fixe de postes à occuper par chaque catégorie d’abord en raison de la provenance universitaire, puis secondairement en raison du mérite. On imagine aisément l’effet pervers qui procèderait d’une telle démarche. Je pense réellement qu’on se trompe d’objectif: à mon sens, ce dont l’hôpital public a besoin, c’est d’accueillir les meilleurs médecins disponibles dans le pays quelle que soit leur provenance et non pas d’assurer en son sein la représentativité de chaque système. La voie du concours général et unique pour tous me paraît à l’évidence être le meilleur moyen d’y parvenir.

L’autre question soulevée par la mise en place du quota, est peut-être encore plus lourde de conséquences. Elle pose la question de l’unicité et de la cohésion du corps médical: acceptons-nous la “coexistence” de deux catégories de médecins produits par notre pays, dont la qualité, voire les droits ne seraient pas les mêmes?

Il me semble clair que si l’on veut garantir un avenir sécurisé pour les étudiants quelle que soit leur provenance universitaire, et entretenir un esprit de solidarité au sein du corps médical, la seule solution viable serait une augmentation des postes et la mise en place d’un concours commun.

Alors pourquoi ne continuerions-nous pas à nous battre, mais cette fois-ci tous ensemble pour une augmentation conséquente du budget alloué à la santé? Cela nous permettrait d’augmenter le nombre de postes à pourvoir, mais aussi d’améliorer la prise en charge des soins par les pouvoirs publics, de remettre en état des hôpitaux publics, d’améliorer les conditions morales et matérielles d’exercice des différents métiers de la santé, de développer la recherche médicale.

Si les deux systèmes ont démontré chacun de leur côté une force de mobilisation capable de susciter un débat d’envergure nationale doublé d’une crise gouvernementale, que pourrions nous imaginer si ce corps prenait la parole d’une seule et même voix pour une médecine qualitativement et quantitativement meilleure, unie, et accessible à tous?