LES BLOGS
08/07/2019 15h:04 CET | Actualisé 08/07/2019 15h:07 CET

Médecin bénévole, pourquoi j'ai décidé de suspendre mes activités caritatives au Maroc

"Je suis revenu après mon dernier séjour à l’hôpital de Meknès avec un goût amer d’échec."

Zouhair Lahna

SANTÉ - Il est difficile de parler d’échec après tant d’interventions chirurgicales et de séances de formation de médecins et sages-femmes au Maroc. Et pourtant, je suis revenu après mon dernier séjour à l’hôpital de Meknès avec un goût amer d’échec. Et j’ai décidé de suspendre toutes mes activités au Maroc. Du moins pour le moment.

Je travaille bénévolement au Maroc depuis une vingtaine d’années, depuis que j’ai été jeune chef de clinique à Paris. J’ai tout de suite entamé des séances d’interventions et formations de mes collègues à la chirurgie pelvienne par les voies naturelles, conscient et convaincu que, pour servir les populations démunies qui consultent dans les hôpitaux, il est impératif de diffuser le savoir et le savoir-faire.

À l’époque, au début des années 2000, mon ami le docteur Falaq, qui travaillait à l’hôpital Ibn Khatib de Fès, réunissait jusqu’à 20 gynécologues avides de savoir. L’apprentissage a duré des années et quelques uns de ceux qui ont maîtrisé les techniques ont continué à enseigner aux plus jeunes et bien évidemment faire profiter les femmes, surtout les plus démunies d’entre elles.

Les années ont passé et j’ai fait d’autres missions humanitaires et acquis plus d’expérience, en médecine et chirurgie en temps de troubles de guerre. Et notamment à Gaza et en Syrie. Ceci m’a amené à apprendre auprès d’éminents pédagogues comme le professeur Raphaël Pitti et le chirurgien anglais David Nott. Et bien évidement, mes pensées étaient toujours dirigées à partager mon nouveau savoir avec mes collègues soignants de mon pays de naissance. 

Comment voulez-vous réaliser des consultations avancées alors qu’il nous manque le b.a.-ba?

Vint alors l’épisode de la fermeture, par l’ancien ministre de la Santé, du cabinet gratuit que j’avais mis en place à Oulfa au profit des réfugiés et démunis. En attendant l’autorisation de l’Ordre des médecins, j’ai entamé avec le soutien de l’infatigable Rachid Jankari une série de formations des sages-femmes en obstétrique d’urgence. Et depuis trois ans, j’ai sillonné plusieurs villes du royaume et formé ainsi plus de 600 sages-femmes qui travaillent dans les hôpitaux et centres de santé auprès de la population démunie et fragile. Mon but est de renforcer leurs capacités face aux urgences afin d’être efficaces avec plus de matériel et dans des zones précaires. J’ai appliqué ainsi les mêmes méthodes que j’avais utilisées en Syrie. L’enthousiasme fut immédiat, ma grande satisfaction également.

Mais dernièrement, je découvre par les sages-femmes qui sont venues à une formation sur les grossesses à haut risques et l’échographie que rien n’a changé, qu’aucun hôpital ni centre de santé ne possède de bandelettes urinaires, et encore moins de monitoring fœtal sans parler des analyses de bêta HCG pour détecter les grossesses extra utérines. Comment voulez-vous réaliser des consultations avancées alors qu’il nous manque le b.a.-ba? 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des centaines de soignants qui se débrouillent avec peu et sauvent des vies tous les jours. Je connaissais ce constat, mais j’ai remarqué que tout le monde s’est habitué à un manque qui coûte très cher en terme de santé et vies humaines. 

En chirurgie, c’est le même désastre, ce n’est plus 20 personnes qui viennent apprendre mais 2 ou 3 et dernièrement, zéro. Non pas parce que les jeunes gynécologues et résidents en fin de cursus ont appris ce qu’il fallait dans leurs CHU, mais parce que ça ne les intéresse pas. Ce manque d’expérience est funeste parce que j’ai été le malheureux témoin d’un décès maternel par hémorragie de la délivrance suite à un retard de décision et de l’inefficacité de l’action. 

Les responsables de la santé doivent cesser cette politique populiste de caravanes ou campagnes pour offrir des soins en continu.

Alors, j’ai décidé de ne plus cautionner ce système et ses acteurs. Il est certain que quelques patientes étaient opérées lors de mes passages mais les responsables de la santé doivent cesser cette politique populiste de caravanes ou campagnes pour offrir des soins en continu, de qualité et de proximité à la population.

Agir pour la santé publique est un défi gigantesque que je me suis fixé en donnant l’exemple par l’action, sacrifiant ainsi tout ce qu’un médecin par nature bourgeois pouvait ou souhaitait avoir.

Force est de constater que je suis resté seul, peu de collègues m’ont manifesté de la sympathie et très peu ont osé participer à mes actions. Les publications faites pour stimuler et créer des émules et non pour de l’autoglorification, et la main tendue n’a trouvé aucune autre main.

Depuis plusieurs mois, je ne vis que sur mes économies, et bien que mon train de vie soit très simple, je dois certainement repartir travailler sous d’autres cieux. Pour cela je vais me désinscrire de l’Ordre des médecins du Maroc pour me réinscrire à celui de la France.

Je ne me suis peut-être pas acquitté de toutes mes dettes envers mon pays de naissance et ses merveilleux habitants, j’aurais aimé faire plus. J’ai fait ce que j’ai pu, et atteint actuellement mes limites d’être humain sans soutiens.

Je prie Allah d’accepter mes maigres efforts et de pardonner mes excès et insuffisances.

Enfin, c’est bien connu, personne n’est prophète dans son pays.