LES BLOGS
14/06/2018 20h:40 CET | Actualisé 14/06/2018 20h:40 CET

Marseille-Alger: deux rives, un ramadan

Droits Reserves - Riadh Berka

 Marseille, 7H00

Sur le quai du port de la Joliette à Marseille, des grondements de moteurs résonnent jusqu’aux ruelles escarpées du Panier. Des bruits qui rappellent les premiers gargouillements matinaux du jeuneur. Il s’agit du “babor”[i] Tassili qui laisse derrière lui Massalia pour rejoindre après une traversée de plusieurs heures Alger, sur l’autre rive de la Méditerranée.

 En cette fin de ramadan, nombreux sont les algériens de France à rejoindre leurs familles restées au “Bled”. Les coffres de voitures sont bien pleins, et font office de bazars ambulants. On y trouve principalement des vêtements neufs négociés à bon prix au marché aux puces des Aygalades. Ils sont destinés à habiller petit et grand pour la fête de l’Aid, souvent considérée en Algérie comme un véritable défilé des dernières modes vestimentaires.

Avant le départ du bateau, aux premières lueurs du jour un petit déjeuner ramadanesque digne du banquet “La Cène” de De Vinci s’était organisé sur le parking du Hangar 1. Il faut que les estomacs tiennent quatorze heures, “mesfouf aux raisons secs”, “rfiss” et autres “bradj”[ii] se passaient alors de main en main dans un élan de fraternité.

Alger, 9H00

À quelques centaines de nœuds de la cité phocéenne, une mère s’active depuis le premier chant de coq, à préparer ce grand jour. C’est le retour de son fils “au bled” afin de célébrer dans une communion liturgique, le mois sacré du ramadan.

L’excitation et l’allégresse sont les deux moteurs qui stimulent cette maman, pour qui rien n’est trop beau, trop propre et trop délicieux pour cet invité de marque. 

Drapée dans son hayek, ce grand voile blanc en laine et soie, qui par ces températures déjà ardentes lui garantie pudeur et fraicheur, en ces heures avancées de la matinée. Elle arpente les dédales de cette insondable Casbah, ayant pour fil d’Ariane ce bleu azur, qui pour sûr la mènera vers le marché du Djamaa Lihoud[iii].

Elle est là, dans cette arène, cette bourse aux fruits et légumes, haut lieu de rencontres, d’échanges de recettes culinaires, de sagesses des anciens et de fugacité juvéniles. Tel un chef d’orchestre, ses gestes sont précis et rythmiques : “un kilo de tomates s’il vous plait”, “une livre de viande”, “rajoutez-moi des carottes” ...etc, entrecoupés de variations sur les conseils de cuisson ou de conservation, administrés par un maraicher rompu à son métier de consultant gastronomique.

Marseille, 11H00

Le rideau grince au n°35 de la rue des dominicaines dans le quartier de Belsunce, souvent considérée comme une annexe de Bab El Oued. Période de ramadan ne faisant pas exception, Sid’Ali ouvre comme tous les matins sa petite échoppe où il propose notamment des bleus de Chine “Shanghai”, des tricots marins “Zébra”, et autres tenues vestimentaires à la mode algérienne. Il faut dire que sa petite boutique a longtemps été au coeur du commerce dit des “1 000 kilos”, lorsque les ruelles environnantes étaient envahies de “trabendistes”[iv] qui venaient avec effervescence spécialement d’Alger pour remplir les cales des bateaux.

 

Droits Reserves - Riadh Berka

 

A peine installé dans son confortable fauteuil au fond du magasin que le voilà rejoint par plusieurs amis retraités que l’on présente ici comme ” chibanis”. Il s’agit d’immigrés algériens venus travailler en France dans les années 1950 / 1960 et dont la famille est restée vivre en Algérie. Ils sont souvent seuls pour passer le ramadan loin de leurs proches, et se retrouve notamment dans ce lieu de vie autour d’une partie de dominos à raconter leurs frasques d’antan dans l’attente de l’heure du “ftour”[v].

Alors qu’un vieux poste cassette crache sous un grésillement mystique du Dahmane El Harrachi, symbole de l’exil, quelques allées et venues de jeunes “hittistes”[vi] locaux les yeux gonflés et à peine réveillés viennent donner à la boutique de Sid’ Ali la mise en scène d’un film de Pasolini. Ils viennent s’approvisionner en “chemma”[vii] artisanale et directement importée de Texenna, un village de petite Kabylie. Les sages “chibanis” en proposent à la vente pour compléter leurs revenus; c’est pour eux une occupation, et le moyen d’ajouter un peu d’agneau à leur chorba[viii]. A ce moment où la température monte soudainement, le quotidien du jeuneur algérien semble comme figé dans ce coin de la ville.

 Alger, 14H00

De retour du marché, la “qouffa” [ix] remplie de prometteuses matières premières du festin d’ores et déjà légendaire du soir, la tenancière de la cuisine commence à s’activer comme une fourmi hyper-active. Elle commence par déshabiller les légumes d’un geste précis, quasi-chirurgical, puis s’attèle à dégraisser cet agneau sacrifié pour cette belle occasion. Elle saisit une marmite en terre cuite, héritage familial plusieurs fois décennal, fait jaillir le feu de sa gazinière, et y laisse mijoter la bombance pendant quelques heures.

Toujours dans son élan frénétique culinaire, elle saisit une douzaine de feuilles de brick, qu’elle détache soigneusement, une à une, les étale sur son potager (plan de travail), et  dispose ensuite les petits boudins sucrés, issus d’une farce qu’elle a préalablement préparée à base d’amandes, de sucre, et d’eau de fleur d’oranger. Elle enroule le tout dans ces délicates feuilles formant des cigares prêts à être consumés par cette bouillonnante huile, pour ensuite refroidir dans un bain mielleux. Une recette somme toute très minimaliste, mais qui révèle tant de saveurs.

L’appel de la prière d’Al-Asr[x] retentit, c’est l’heure de profiter d’un coin d’ombre, et de faire une sieste méridionale bien méritée. Les tribulations reprendront dans quelques longues minutes...

Marseille, 17H00

La longue rue des capucines c’est un peu la rue de la Casbah, elle part du haut de Belsunce, à proximité de la légendaire Porte d’Aix, pour se jeter dans le quartier de Noailles et son marché digne de celui de la Lyre de l’autre côté de la Méditerranée. Les rues s’animent progressivement, et Krimo’, jeune algérois débarqué en terre provençale dans les années 1990s, prend position au croisement de la rue d’Aubagne. Il sera progressivement rejoint par d’autres acolytes algériens.

Durant le ramadan à Marseille, nous pouvons trouver dans les “souks ” quasi tous les produits algériens qui sont spécialement affrétés par containers pour la période. Au rayon des “gazouz” la célèbre Hamoud Boualem tient le premier rôle, les olives viennent de Sig, l’huile des montagnes de Kabylie, l’orge des plateaux telliens, ... Il en va de même pour les plaisirs gourmands qui sont certes fabriqués sur place mais selon les méthodes de là bas. C’est ainsi que le “Qalb Louz”[xi] vous rappellera celui de Hadj Hamid à Alger, ou la “Zlabia”[xii] celle de Boufarik.

Krimo’ et sa bande s’activent au milieu des étales pour sortir leurs marchandises dans ce qu’on appelle communément “D’lala”[xiii] dans la ville de Sidi Abderrahmane[xiv]. Tout se vend sur ces tables en carton improvisées. Des vêtements de contrefaçon, des téléphones portables, du matériel électronique divers, ... Nombreux sont ceux à arpenter les dédales nonchalamment, ou à négocier quelques euros d’un chargeur usagé, et ce dans un seul objectif : occuper autant qu’on peut ces quelques heures qui séparent du ftour.

 Alger, 19H00

Le compte à rebours est d’ores et déjà enclenché. Plus que quelques minutes séparent le retour de la satiété qui coïncide avec l’arrivée du fils tant attendu. Le bateau doit amarrer dans une poignée de seconde. On entend d’ailleurs les échos des sirènes s’écraser contre les vestiges de cette forteresse, qu’on appelle “Mezghena”[xv]. Un voisin du quartier s’est proposé d’aller accueillir et prêter main-forte à son vieil ami certainement venu, comme son coeur, chargé de souvenirs au port d’Alger.

La maman a dressé une table mythique. Sa plus belle et plus raffinée des vaisselles décore ce “s’ni”, une table basse ronde sculptée en cuivre, et qui traverse le temps de génération en génération, accompagnant les grands moments de vie de la famille. La multitude des mets qui garnissent ce “s’ni” sont autant de marques d’amour et de générosité dont font preuve trop souvent les mamans.

Le heurtoir retentit dans le “west-dar”, cette petite cours intérieure, typique des maisons de la casbah. L’enfant du pays est enfin de retour, accueilli par des accolades chaleureuses et sincères, tout en étant invité à s’assoir autour de la table. L’appel à la prière de la mosquée de Ketchaoua rompt ce silence de cathédrale qui baigne dans les rues d’Alger les quelques minutes précédant la rupture du jeûne. La même musique se fait entendre dans chaque foyer : le bruit de la cuillère caressant le bol de la chorba.

Les langues commencent à se délier entre l’étape des boureks[xvi] et du plat principal. Le récit du « m’safar »[xvii] du jour commencent par son périple : “Sur le quai du port de la Joliette à Marseille, des grondements de moteurs résonnent...”.

NOTES:

[i] Bateau en algérien

[ii] Respectivement : semoule, gâteau, et galette farcie aux dattes

[iii] Ancienne synagogue aujourd’hui mosquée

[iv] Terme pour désigner le négoce informel entre la France et l’Algérie

[v] Repas de rupture du jeune

[vi] Terme utilisé pour désigner un jeune algérien sans emploi

[vii] Tabac à chiquer

[viii] Soupe algérienne d’influence ottomane

[ix] Couffin

[x] Prière de l’après-midi

[xi] Gâteau au miel et amandes

[xii] Gâteau à base de semoule et miel

[xiii] Terme pour désigner le marché informel

[xiv] Saint de la Ville d’Alger

[xv] Nom donné à Alger qui faire référence à la tribu berbère Beni Mezghena qui fondèrent la ville

[xvi] Feuilletés algériens d’influence ottomane

[xvii] Voyageur