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21/12/2018 12h:20 CET | Actualisé 21/12/2018 16h:05 CET

Maroc: les yeux grands fermés

"Le salafisme mène une guerre totale dont nous ignorons l’ampleur et le but ultime".

Associated Press
Le village d'Imlil, dans les montagnes de l'Atlas, où la Norvégienne Maren Ueland et la Danoise Louisa Vesterager Jespersen ont été retrouvées assassinées.

Deux touristes égorgées au pied du Toubkal quelques jours après la signature du Pacte de Marrakech, deux ans après la fameuse COP22 et quelques mois à peine après le fiasco de la candidature Maroc 2026. Encore une fois, les faits divers se chargent de rappeler aux autorités marocaines l’incongruité voire l’indécence de certaines politiques plus tournées vers l’apparat que le changement social réel.

Les faits sont terribles. L’enquête est en cours mais soyez assurés que les ONG internationales des droits de l’homme vont se manifester, dès que l’émotion sera retombée, pour défendre les trois individus arrêtés par la police, et des associations surgies de nulle part vont encore nous servir le couplet habituel contre la torture. Soyez sûrs aussi du silence de plusieurs figures marocaines qui, par le passé, ont vu dans les militants salafistes des “victimes de l’oppression” et de simples “opposants politiques”.

S’il s’agit vraiment d’un acte terroriste, l’enquête doit déterminer pourquoi trois types se sentent obligés de faire 60km et monter à une altitude de presque 4000m pour s’en prendre à des touristes. À Marrakech, il suffit “de se baisser” pour trouver des têtes blondes qui voyagent seules et s’aventurent dans les endroits les moins surveillés de la ville.

Pourquoi la zone n’était pas surveillée? Il s’agit bien d’un parc national et d’une zone touristique. L’effectif n’est pas le problème: entre Forces Auxiliaires, Groupes d’Intervention Rapide et autres services de maintien de l’ordre, il y a pléthore d’éléments pour patrouiller à pied, à cheval et en jeep. Ce n’est pas maintenant qu’il faut sortir les hélicos et les brigades cynophiles, c’est trop tard, le mal est fait. Nous savons tous que la plupart des guides de montagne ne sont pas certifiés, que le n’importe-quoi règne au niveau du transport collectif dans la région et que les Eaux et Forêts ont baissé les bras. Telles sont les conditions qui permettent l’accomplissement d’actes terroristes. Les gens passent à l’acte parce qu’ils voient que l’État et l’Autorité hésitent à appliquer la loi. Le terroriste comme le délinquant est un opportuniste.

Les hommes aux masques de ninja ne sauraient à eux seuls cacher le délitement progressif de l’autorité au Maroc. Nous sommes entourés de poches de non-droit. La première encercle votre voiture car l’État baisse les yeux face aux “gilets orange”: ces gardiens de voiture armés de gourdin. La seconde prend place devant chez vous où les vendeurs ambulants ont conquis la voie publique. La troisième se déploie dans les plages où des bandes imposent des péages et un code vestimentaire bien à eux. Et il se trouve encore des experts pour dire que le Maroc est un pays policier…

On ne gagne pas contre le salafisme avec des hélicos, des drones et des hommes habillés en noir. Autrement, les Américains auraient gagné la guerre contre Al Qaeda en Irak en moins de deux semaines…

Le crime de Toubkal n’est que la pointe de l’iceberg. Le salafisme mène une guerre totale dont nous ignorons l’ampleur et le but ultime. Cette guerre couvre tous les champs de la vie: la famille, l’école, l’université, le syndicat, la voie publique, les prisons, les mosquées et les écoles coraniques bien sûr. Le salafisme ne cherche pas la confrontation armée avec l’État, il n’est pas bête car il serait écrasé en cinq minutes. Son but est d’affaiblir l’immunité du peuple marocain, de lui faire croire que le projet salafiste est inévitable, qu’il est le seul possible…

Combien de professeurs du primaire et du secondaire ont des sympathies pour l’islamisme? Une moitié?

Combien dans l’Éducation Nationale et dans les universités se solidarisent des mouvements dits salafistes? Ils se comptent par dizaines de milliers.

Combien de Marocains regardent encore le pôle audiovisuel public? Combien se rendent encore sur le site web de la MAP pour s’informer? Nous avons perdu la guerre de l’information il y a longtemps et nous nous montrons incapables de réagir.

La seule bataille qui compte est celle qui vise le contrôle des cœurs et des esprits. Ce n’est pas le travail de la police, de la gendarmerie ou des services de renseignement. C’est le rôle des élites et de l’État. Au Maroc, du matin au soir, l’État subit une attaque permanente qui vise à délégitimer l’autorité et à démoraliser les fonctionnaires. Il n’y a pas une annonce officielle (ouverture de l’année parlementaire, inauguration d’une route etc.) sans qu’une campagne menée sur Facebook ne vienne la ridiculiser à coup de memes et de photomontages. C’est comme cela que le fort (l’État) perd devant le faible (le salafisme). C’est une guerre d’usure qui anesthésie la volonté et l’envie de se battre de ceux qui sont censés défendre la société. La preuve en est que l’on se sent obligé de mobiliser des forces spéciales dès que le sujet devient sensible (BNPJ, BCIJ, etc.). On ferait mieux de recycler, réorganiser et remotiver l’administration publique, celle qui est au contact permanent de la population car le jour où la population s’abstiendra d’informer l’État des faits et gestes des apprentis terroristes et des délinquants de droit commun, il sera trop tard.

Puisse l’émotion suscitée par le calvaire de ces deux touristes activer la sonnette d’alarme au sein d’un système qui se ferme de plus en plus sur ses privilèges et surestime ses capacités réelles. La sécurité naît de la remise en question de soi et de la lucidité.