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12/06/2018 11h:47 CET | Actualisé 12/06/2018 11h:47 CET

Maroc: le retour du peuple

"Il ne sert à rien d’appeler les gens à la raison car cela fait longtemps qu’ils n’écoutent plus la parole officielle."

ABDELHAK SENNA via Getty Images
Manifestation de boycott contre l'organisation des élections législatives, le 20 novembre 2011 à Rabat.

SOCIÉTÉ - Les faits divers ne sont jamais de simples faits divers, des actes isolés suspendus dans le temps et l’espace. Il s’agit au contraire de faits de société qui en disent long sur l’état d’un pays et jettent une lumière crue sur ce qui se trame dans les esprits (et les inconscients) de ses habitants. Les faits divers qui ont choqué le Maroc récemment racontent la même histoire à savoir que la société échappe de plus en plus au contrôle des autorités. Des agressions au sabre, aux actes d’hooliganisme en passant par le tabassage d’homosexuels à Beni Mellal ou de non-jeûneurs à Safi, le peuple remet en cause les règles du jeu social où il est censé obéir, respecter la loi et laisser le monopole de la violence légitime à l’Etat.

Qu’est-ce que le peuple au juste? Ce sont tous ceux sur qui s’exerce le pouvoir politique et économique. Pour rester simple, quitte à commettre quelques imprécisions, nous dirons que le peuple se compose des pauvres et de la classe moyenne. Face à lui, des élites dont le dénominateur commun est qu’elles participent du système et en tirent profit: ce sont les insiders.

La grande nouveauté de l’histoire immédiate du Maroc est la réémergence du peuple qui empêche désormais la machine de tourner comme elle le souhaite c’est-à-dire en vase clos. Pas une semaine ne passe sans un signe clair de la colère de ceux qui trouvent la vie chère et injuste. Il y a bien longtemps que le peuple marocain avait déserté la scène, convaincu que l’Etat et les élites savaient mieux que lui ce qu’il fallait faire pour développer le pays. Il s’était tu ou contenté d’applaudir lorsqu’on lui demandait. Mais les choses changent vite, voire très vite, au Maroc, le pays de la baraka éternelle où le come back du peuple promet d’être fracassant. Il arrive au moment où le cycle ouvert il y a une vingtaine d’année semble arriver à sa fin.

L’histoire récente du Maroc peut être résumée selon quatre épisodes bien distincts.

1. De 1996 à 2002, l’alternance politique est octroyée et elle permet à la gauche de former un gouvernement. Le peuple assiste en spectateur à la cooptation puis à l’embourgeoisement définitif de l’USFP.

2. A partir des années 2003-2004, le Maroc s’engage dans un cycle profond de grands travaux et d’accélération de la croissance. D’un point de vue visuel du moins, le pays se transforme, des fortunes sont faites et l’optimisme est de rigueur. Le peuple laisse faire, certain que le pays est sur la bonne voie.

3. Dès 2011-2012, les effets de la crise économique mondiale et de la stagnation européenne se font ressentir au Maroc. Les grands projets d’infrastructure ne s’avèrent pas suffisants pour mettre la jeunesse au travail. C’est le moment où se produisent les prétendus printemps arabes, un choc énorme qui sera absorbé au Maroc par l’octroi de prérogatives élargies au chef du gouvernement. Malheureusement, le premier ministre du PJD ne saura pas incarner la fonction pour une série de raisons liées tant à sa personnalité, qu’à l’impréparation des cadres de son parti sans oublier les peaux de banane jetées ça et là pour lui rendre la tâche difficile. Fin 2016 lorsque Al Hoceima connaît ses premiers jets de pierre, le modèle est déjà usé: on se rend compte que le pays est administré sans être réellement gouverné. Face au silence et aux bégaiements du gouvernement, l’administration s’administre toute seule sans attendre les orientations du chef du gouvernement (je tire mon chapeau à la police qui a fait preuve de retenue malgré 300 blessés dans ses rangs).

4. Depuis 2017, les choses s’accélèrent. Les éléments semblent conspirer pour achever de convaincre les plus sceptiques que le modèle de développement est en panne et que les leaders élus ne sont pas à la hauteur des nouveaux enjeux qui en découlent. Le malaise social s’amplifie et s’exprime par une multitude de faits divers dont peu font la une des médias mais qui n’en restent pas moins inquiétants: des douars entiers se liguent contre les forces de l’ordre pour les empêcher d’arrêter l’un des leurs, des actes de tcharmil se produisent au cœur des zones touristiques, multiplication des jets de pierre aux abords des autoroutes, hausse de l’insécurité en milieu rural (vol de bétail, paysans dévalisés au petit-matin aux alentours des souks hebdomadaires) etc. Pendant ce temps, une partie des élites se bouchent les yeux et les narines et s’agitent autour de projets délirants comme le Mondial 2026.

Le peuple se rebiffe donc mais il le fait à sa manière: confuse, impulsive et désincarnée. Il a pour lui les armes du faible: la ruse, l’indiscipline, l’irrévérence voire un certain fanatisme religieux. La foule est rarement progressiste et ses colères sont de mauvaises conseillères. D’Al Hoceima à Jerrada en passant par le boycott, ce sont des révoltes bâclées, sans leader digne de ce nom et encore moins d’idéologie. Ce qui compte c’est tester le pouvoir, repousser petit à petit le seuil de tolérance du système, c’est une guerre d’usure dont la matière première est la désobéissance. Et il ne sert à rien d’appeler les gens à la raison car cela fait longtemps qu’ils n’écoutent plus la parole officielle (qui regarde encore la RTM?). Facebook est devenu le média numéro 1 pour des millions de Marocains, ils y trouvent tout ce que les médias officiels ne savent pas leur donner: de l’information locale et régionale teintée de sensationnalisme.

Le petit peuple est en train de devenir le maître de l’espace public. La dictature du pauvre s’installe comme une maladie honteuse aux quatre coins du pays. C’est le gardien de voiture armé d’un gourdin qui exige son “dû”; c’est la mafia des marchands ambulants qui prennent possession de quartiers entiers; ce sont les voyous qui ratissent la plage pour chasser les couples et les tenues jugées indécentes; c’est le chauffeur de grand taxi qui sème la terreur sur la route, convaincu qu’il n’a rien à craindre des contrôles. La liste est malheureusement longue et accablante.

Rien de cela n’aurait été possible sans le recul de l’autorité de l’Etat qui a peur de son ombre depuis les printemps arabes. Il est rongé de l’intérieur par la corruption endémique, un cancer qui élimine les meilleurs éléments et défigure l’ensemble de l’appareil administratif. Quand on accepte que des postes de fonctionnaires soient vendus, on prive l’Etat de toute respectabilité. Le citoyen passe de la crainte à la défiance, il remplace la peur du gourdin par la rage contre une administration qui se vend au plus offrant. C’est grave.

Que faire? La réponse est simple et compliquée à la fois. Il faut créer des intermédiaires à même de traduire les demandes populaires en programmes politiques. C’est le rôle des élites. Mais, les nôtres ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Preuve en est le fiasco des régions nouvellement créées et qui ressemblent plus à des machines à dépenser de l’argent public qu’à des courroies de transmission des demandes locales. Nous payons certainement le prix de notre mauvaise éducation qui s’obstine à former des spécialistes c’est-à-dire des techniciens de leur domaine d’expertise au lieu de préparer des profils polyvalents à même de saisir la réalité marocaine.

Sans avoir l’outrecuidance de suggérer des solutions immédiates et définitives, il ne me reste plus qu’à mettre en garde quant au risque d’une contagion du Maroc rural. Résigné et soumis, le fellah marocain ne fait pas parler de lui alors qu’il en a gros sur le cœur: sécheresse, pénurie d’eau potable, isolement, misère. Les contentieux liés à la propriété des terres se multiplient et tournent mal parfois. Est-ce un signe avant-coureur d’un orage qui s’approche?