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23/04/2019 12h:24 CET | Actualisé 23/04/2019 12h:24 CET

Marche à Rabat pour les détenus du Hirak: courir ensemble le marathon démocratique?

"Croire que toutes les personnes présentes à la marche soutiennent uniquement les détenus du Hirak serait une erreur".

ASSOCIATED PRESS

SOCIÉTÉ - Ce dimanche 21 avril, pendant que les coureurs du semi-marathon de Rabat franchissaient la ligne d’arrivée au Complexe sportif Moulay Abdellah, les manifestants en soutien aux prisonniers du Hirak, ces mobilisations sociales qui ont éclaté dans le nord du Maroc entre 2016 et 2017, commençaient à défiler sur le boulevard Mohammed V. En course également pour une société marocaine plus juste, leurs revendications sont diverses et ne concernent pas uniquement les détenus du Rif.

Entre trois et quatre mille personnes ont répondu présent à l’appel pour une marche de soutien aux prisonniers du Hirak, condamnés en appel à de lourdes peines de prison début avril. La première chose que l’on constate, comme bien souvent lors de ces mobilisations, ce sont les séparations entre les différents groupes constituant le cortège. En tête, où flottent des dizaines de drapeaux amazighs, nous trouvons les familles des détenus, notamment la mère de Nasser Zefzafi, l’un des leaders du Hirak. Nous voyons également “Le comité national de soutien au Hirak du Rif et ses revendications légales”, “Le comité de soutien aux détenus du Rif et leur famille de Fès”. Ce cortège est aux couleurs bleues, vertes et jaunes, avec également par-ci, par-là le drapeau du Rif, rouge avec un losange blanc contenant un croissant de lune et une étoile verte (symbole de la lutte menée contre les colonisateurs espagnols et français aux cours des années vingt dans cette région). Les slogans sont homogènes: “Le peuple veut la libération des détenus du Hirak”, “La première des revendications populaires: libérer les détenus”, “La marche du peuple marocain: stop à l’injustice”. La plupart des slogans sont en arabe et en amazigh, quelques-uns en français et en anglais. Des gens tiennent un mini stand où l’on peut déposer dans une urne des lettres de soutien aux prisonniers. Sur une grande banderole tenue par un groupe d’une soixantaine de femmes et d’hommes, parmi lesquels on peut compter aussi quelques enfants entre six et dix ans, on peut lire en arabe “Liberté (Houria), honneur (Karama), justice sociale (Adala)”. Sur une autre banderole, tenue par un autre groupe, séparé du premier par une dizaine de mètres où il n’y a personne, et sous les yeux d’un service d’ordre très professionnel, on lit également en arabe: “Stop aux humiliations, liberté à la nation”.

Si la tête du cortège semble unitaire, scandant des slogans uniformes en faveur des détenus, insistant sur la légalité de leurs revendications, l’injustice des lourdes peines de prison et dénonçant les actes de torture auxquels ils auraient été soumis durant leur détention, le reste du défilé a une autre tournure. Les mobilisations ne sont pas constituées d’individus militant pour la même cause et croire que toutes les personnes présentes à la marche soutiennent uniquement les détenus du Hirak serait une erreur. Au milieu du cortège, symbole de cette dimension composite, il y a cette militante avec son drapeau amazigh sous lequel flotte la tête du Che Guevara sous fond rouge, avec des lettres noires en faveur de la Palestine. Plus on avance vers le fond, plus on voit d’autres mouvements spécifiques, à commencer par la Fédération nationale de l’enseignement, portant une banderole faisant référence à la journée internationale de l’école du 5 octobre. Quand on sait que la semaine suivant cette marche, des grèves visiblement dures risquent d’éclore dans le domaine public, sans parler des manifestations des enseignants contractuels du mois dernier, on comprend que leur présence vise autant au soutien des détenus du Hirak qu’à rendre visible leur lutte contre la précarisation de l’enseignement public.

Nous sommes dans cette logique d’interdépendance des différentes mobilisations sociales dont parle le politologue Lilian Mathieu, spécialiste des mouvements sociaux. Invitant à prendre en compte l’activité contestataire dans sa spécificité mais aussi dans sa globalité, ses propos offrent des pistes d’analyse importantes pour comprendre ce qui s’est passé ce dimanche à Rabat. En continuant de prendre la marche à rebrousse-poil, nous voyons vers le fond, une partie importante des membres de “Al Adl Wal Ihsane” (Justice et Bienfaisance), la principale association islamiste du Royaume, séparés en hommes (devant) et femmes (derrière). Toutes les femmes et les jeunes filles portent le voile et scandent des slogans en faveur des prisonniers du Hirak.

Comme le montrent les travaux de Malika Zeghal ou de Youssef Belal, “Al Adl Wal Ihsane” est depuis longtemps un mouvement d’opposition non violent mais frontal au Palais, contestant le statut de commandeur des croyants de la monarchie. Leur présence ici ne peut être dissociée de la socio-histoire de l’organisation, dissemblable de ce point de vue de la section casablancaise du comité de soutien aux détenus du Hirak ou de la section rbati Front contre la Hogra (l’injustice, l’oppression). Derrière eux, encore plus vers le fond du cortège, on aperçoit les jeunes de ATTAC de la section Tanger. Pendant que l’Institut français de cette ville célèbre le printemps du livre et des arts dans le Palais des Institutions italiennes visiblement presque vide, ces militants altermondialistes défilent en revendiquant davantage de justice sociale pour le Maroc, notamment pour les plus démunis.

Si cette marche est constituée de groupes luttant pour des enjeux politiques distincts mais susceptibles de faire alliance pour cette cause, elle s’inscrit aussi dans la diachronie militante des années 2010. Pour le dire plus explicitement, les 20 ans de réclusion de Nasser Zefzafi, leader du Hirak, font-il écho au mouvement du 20 février, dont on se souvient encore de l’ampleur des manifestations dans les principales villes du Maroc? Vont-ils plus loin? En 2011, sur ce même boulevard Mohammed V, on chantait “Al Fassi Barra” (Al Fassi était le premier ministre de l’époque, “barra” signifie “dégage”), aujourd’hui, des jeunes en têtes de cortège criaient dans le microphone “Makhzen Barra” (Makhzen signifie l’appareil étatique, symbole de la répression durant les années de plomb). Peut-être faut-il aujourd’hui regarder aussi les coalitions possibles de la pluralité et le sens de la justice qui anime les militants, quand bien même n’est-il pas le même chez les militants amazighs, les islamistes et les altermondialistes. Comme nous l’avait dit il y a quelques années un vétéran croisé lors de la marche, “Moi, je suis contre les divisions, dans les années quatre-vingt-dix, les marxistes et les islamistes étaient prisonniers ensemble, aujourd’hui il faut qu’on avance ensemble”.