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23/04/2019 10h:32 CET | Actualisé 23/04/2019 10h:32 CET

Manipulation linguistique

"Le français est-il réellement l’unique fenêtre d’ouverture sur le monde?"

Youssef Boudlal / Reuters
Des élèves dans l'école des Oudayas, à Rabat, janvier 2019.

ENSEIGNEMENT - Sommes-nous à ce point en difficulté qu’il nous faille le concours d’une puissance tutélaire et de sa langue pour s’en sortir? Sommes-nous à ce point incapables de compter sur nos propres moyens afin de tracer un futur taillé à notre mesure? Le français est-il réellement l’unique fenêtre d’ouverture sur le monde? Nous inscrivons-nous en tant que nation avec un précieux legs à transmettre et perpétuer ou en peuplade condamnée à chercher chez l’autre les mots pour soulager nos maux? Calquer plutôt que de s’inspirer?

Le débat fait rage entre les tenants de l’arabisation et ceux de la “gallicisation” et les derniers ne se gênent pas pour accuser les premiers d’obscurantisme et d’attachement idéologique au détriment du bien-être de la nation. Est-il juste que les uns malmènent les autres, dans un faux débat, en raison de leur défense des aspects séculaires de ce qui nous définit réellement? Je pose la question: comment construisons-nous une nation si ce n’est à l’aide de ses propres repères? Comment s’approprier du savoir, le faire nôtre si ce n’est en nos propres termes?

Notre élite assume mal notre dualité et veut en faire une trinité mais cette équation n’engendrera pas les conditions propices que nous souhaitons de tout cœur. La langue de Lyautey n’a pas la même profondeur historique; sa présence découle d’une courte parenthèse issue, dois-je le rappeler, d’une mauvaise gestion du pays. De plus, sa présence n’a perduré que grâce à l’attachement d’une élite qui y voyait la marque de son raffinement et le symbole de son statut.

Nos francophiles voudraient, à présent, nous convaincre que la francisation est la panacée contre notre léthargie. Il suffirait, selon eux, de tout enseigner dans la langue de Molière pour effectuer le grand bond en avant. Notre pays gagnerait en efficacité et le chômage se résorberait. Ces arguments sont, bien entendu, fallacieux, le français ne jouant plus le même rôle que dans les années 30 du siècle dernier. Nous sommes au 21ème siècle et, pour réussir, il nous faut une maîtrise du savoir, de ses outils et d’une ouverture sur le monde qui passe avant tout par l’anglais.

L’éducation devrait être le tremplin universel et le dénominateur commun de tous les citoyens et l’école devrait être le foyer où se construit la nation de demain. Le savoir, dans tout pays souverain et ambitieux, est véhiculé dans la langue du pays. Je n’ai trouvé aucun exemple d’un pays ancré dans l’histoire qui s’est développé ou se développe en s’appuyant sur une langue étrangère: les Grecs enseignent en grec, les Australiens en anglais, les Chinois en putonghua, les Thaïlandais en thaï et ainsi de suite. Pour prendre un exemple, je n’ose même pas imaginer les Mexicains adopter l’anglais sous prétexte que c’est la langue du voisin américain, pourvoyeur d’emplois et que, de toute façon, l’espagnol n’est que la langue d’un brutal colonisateur.

Notre élite voit l’identité à travers le même prisme que celui des touristes. La marocanité ne s’exprimerait qu’à travers le folklore et l’architecture; le Maroc profond est avant tout celui de la kasbah, du couscous et des tagines, du chaabi et du melhoun, des guerrabs et des fresques mauresques. Mais une nation vit, avant tout, via sa langue, l’essence de son patrimoine immatériel. Raison pour laquelle beaucoup de pays peuvent nous servir d’exemple comme le Québec et Israël qui ont insisté, avec succès, à se développer et à se forger une identité grâce à leur langue. Dans le cas de ces derniers, ils y sont même parvenus en ressuscitant une langue morte qui n’était la lingua matris de personne.

Le français a entamé son déclin il y a fort longtemps et s’y accrocher nous fera perdre plus d’opportunités en nous isolant du reste du monde qui avance réellement à grand pas. Rien ne devrait empêcher son enseignement dans notre pays et notre souhait d’authenticité n’est pas un rejet de l’autre mais tout simplement une volonté de priorisation. La constante est notre patrimoine que nous devons préserver et développer et la variable est la lingua franca à privilégier pour nous connecter au monde, pour y contribuer et en bénéficier; aujourd’hui c’est la langue de Chaucer qui tient ce rôle.

Certains évoquent la “gallicisation” comme la solution du moindre mal, la première étape avant de rejoindre le concert des autres nations. Au point où nous en sommes, il est temps d’envisager autre chose que du rafistolage. L’échec du système n’est pas le fruit d’une langue soi-disant archaïque et inadaptée mais la conséquence d’un désengagement voulu mais non assumé de la sphère publique. A présent, en plus d’un investissement conséquent, une refonte totale du système éducatif s’impose avec de véritables interrogations sur ce que nous aspirons à devenir. A quoi voulons-nous que le Maroc de demain ressemble?