MAROC
22/12/2018 17h:38 CET

Malgré les lois, le racisme reste ancré au Maroc, alerte une rapporteuse spéciale de l'ONU

Amazighs, migrants et minorités religieuses en sont les principales victimes.

ASSOCIATED PRESS

RACISME - Venue enquêter sur le racisme au Maroc, la rapporteuse spéciale des Nations Unies Tendayi Achiume a fait part de ses observations à la presse marocaine vendredi à Rabat. Pour cette experte indépendante, le Maroc doit déployer plus d’efforts pour éliminer cette forme de discrimination.

Durant son enquête sur le terrain qui s’est déroulé à Rabat, Tanger, Tétouan, Agadir et Casablanca, Tendayi Achuime a rencontré des représentants du gouvernement, du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), de la société civile, et de différentes communautés du tissu marocain comme la communauté amazigh, les minorités religieuses, mais aussi les migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, et des victimes de racisme au Maroc, en plus d’autres représentants de l’ONU au Maroc.

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La rapporteuse spéciale des Nations unies sur le racisme, Tendayi Achiume.

Selon Tendayi Achuime, bien que le Maroc ait affiché sa volonté de combattre le racisme, notamment en signant la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (ICERD) ainsi que plusieurs autres traités internationaux relatifs aux droits de l’homme, le pays connaît toujours des actes de discriminations raciale.

“L’égalité juridique ne garantit pas à elle seule l’égalité sur le terrain”, a répété à deux reprises durant son discours, cette enseignante de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). “Plusieurs structures, individus et acteurs de la société civile m’ont assuré que les Marocains n’étaient pas racistes, et qu’ils constituaient une nation unifiée et diverse. Alors que l’on peut avoir une identité nationale diverse et unifiée tout en ayant des problèmes de racisme”, soulève l’experte lors du point de presse.

L’égalité juridique ne garantit pas à elle seule l’égalité sur le terrain.

L’experte souligne ainsi que le racisme dans un pays ne se limite pas aux actes de violences d’individus qui expriment leur haine envers des groupes ou des individus, mais comporte également l’exclusion systématique économiques, sociales et politiques de ces groupes ou individus en raison de leur race, de leur ethnie ou encore de leur pays d’origine.

Une communauté amazighe marginalisée

L’intégration de la langue amazighe fait partie de ces failles qui prouvent que le racisme est toujours endémique au Maroc. Si l’amazighe a été reconnue comme langue officielle et qu’un Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) a été créé en 2001, la langue n’est toujours pas intégrée au système administratif et juridique du pays. L’experte déplore l’absence de services linguistiques amazighs adéquats, la disponibilité limitée d’interprètes qualifiés et certifiés pour les locuteurs amazighs durant les procédures judiciaires où l’arabe et le français restent prédominant. “Ceci peut avoir des conséquences graves quant aux verdicts relatifs à leurs affaires”, cite en exemple Tendayi Achiume.

Pour contrer cet état de fait, l’experte a encouragé l’enseignement en langue amazighe, la promotion de l’utilisation de l’amazigh comme langue d’enseignement, la mise à disposition d’un nombre suffisant d’enseignants amazigh spécialisés, ainsi que l’intégration de la langue et de la culture amazighes dans les programmes scolaires.

Au delà de la langue, cette discrimination se reflète également dans le manque d’aide de l’État adressé aux communautés amazighes résidant dans les zones rurales, mais aussi lors des dépossessions de terres et de spoliation de ressources environnementales dans ces zones rurales par des entreprises et des institutions publiques, y compris dans le cadre de nouveaux projets de développement.

De plus, des individus qui s’identifient comme marocains amazighs ont informé l’experte de la discrimination et de l’exclusion structurelle dont ils se considèrent victimes, notamment lors de la recherche d’emploi.

Des migrants violentés et privés de leurs droits

Le séjour de Tendayi Achiume au Maroc a coïncidé avec le nouvel incendie du camp de migrants subsahariens devant la gare routière de Oulad Ziane à Casablanca. La rapporteuse a pu être témoin, le lendemain de l’incendie, des conditions de vie difficiles des migrants vivant dans cette zone qui a déjà connu trois autres incendies dans le passé.

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Un migrant marche entre les tentes en plastique du camp de Oulad Ziane.

Elle s’est également dirigée vers le nord du pays pour visiter la forêt de Boukhalef près de Tanger, où des groupes de migrants d’Afrique subsaharienne ont trouvé refuge. Contrairement aux réfugiés syriens qui ont pu s’intégrer à la communauté, et dont certains membres ont particulièrement bénéficié des efforts de régularisation de 2014 et 2017, les migrants et réfugiés subsahariens vivent dans des conditions “inhumaines, sans installations sanitaires, ni abris malgré les températures glaciales hivernales”.

Plusieurs d’entre eux, “y compris des migrants réguliers, des femmes enceintes et des enfants”, ont été expulsés de force en août 2018 de leurs maisons, ce qui a entraîné la destruction de leurs biens et leur déplacement vers la forêt, a rappelé la rapporteuse qui rapporte davantage de violences à l’égard des migrants dans cette région du Maroc.

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Des migrants dans la forêt de Boukhalef à Tanger.

“Dans le nord du pays, j’ai obtenu des informations crédibles au sujet de cas de harcèlement, d’arrestations et de détentions arbitraires et de réinstallations forcées de migrants, ainsi qu’un usage excessif de la force à leur encontre, et ce qu’ils soient en situation irrégulière ou régulière, après que les forces de l’ordre aient eu recours au profilage racial”, affirme-t-elle en rappelant que le nombre migrants subsahariens transitant à travers le Maroc a augmenté.

Au sein de cette discrimination raciale se trouve également une autre fondée sur le genre, selon l’experte. Qu’elles soient régulières ou sans papiers, les femmes migrantes sont victimes de discrimination et de stéréotypes racistes, “parfois même dans les établissements de santé et les écoles”, où les migrantes enceintes se voient refuser des services, précise Tendayi Achiume qui s’est également entretenu avec des femmes agressées sexuellement par des migrants, des autorités, des passeurs et des organisations criminelles.

L’experte a reconnu que la situation des migrants au Maroc est liée à la pression exercée par l’Europe sur le Maroc pour réduire les flux migratoires. “Le Maroc doit rester ferme et doit refuser de prendre part à la basse besogne de l’Europe. Le Maroc doit mettre fin à toutes les politiques en matière d’immigration qui entraînent des violations flagrantes des droits de l’homme”, recommande l’experte en soulignant que l’Europe doit également prendre des mesures de son côté, pour créer des voies légales de migration non seulement pour les subsahariens mais aussi pour les Marocains eux-même.

Des traitements différents des minorités religieuses 

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Tendayi Achiume ne pouvait finir son enquête sur le terrain sans aller à la rencontre des minorités religieuses du Maroc. Grande surprise pour l’experte à la découverte de l’intégration totale des juifs marocains à la communauté: “Je félicite le Maroc pour les mesures remarquables qu’il a prises pour faire en sorte que les Juifs marocains puissent tous jouir de leurs droits à la liberté de croyance, d’association et autres libertés”, déclare-t-elle lors du point de presse. Reste un bémol de taille qu’elle regrette: les communautés marocaines chrétiennes et baha’is ne profitent pas des mêmes droits.

L’experte a également été “très impressionnée” par le travail entrepris par la Rabita Mohammadia des Oulémas (RMO), dans leurs lutte contre l’extrémisme religieux.

Elle a aussi tenu à préciser qu’elle n’a pas pu parler aux communautés du Sahara et du Rif seulement par faute de temps et qu’elle a reçu carte blanche de la part des autorités marocaines pour se déplacer dans le territoire à sa guise.

Les recommandations de la rapporteuse

En attendant son rapport final publié en juillet 2019, Tendayi Achiume a livré quelques recommandations préliminaires sur lesquelles le gouvernement marocain pourrait se baser pour réduire le racisme dans toutes ses formes dans le pays.

Parmi ces recommandations, Tendayi Achiume appelle le Maroc à d’abord “adopter sans délai la loi organique requise pour mettre en œuvre le statut constitutionnel de l’amazigh en tant que langue officielle”, en prenant des mesures provisoires pour prévenir et atténuer le racisme qui touche la communauté amazighe.

L’experte suggère aussi au Maroc de terminer son processus de régularisation des migrants de 2017, mais aussi de fournir une assistance humanitaire d’urgence aux migrants victimes de violations extrêmes de leurs droits sans distinction de race, de genre, d’ethnie ou encore d’origine nationale.