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09/10/2018 14h:35 CET | Actualisé 09/10/2018 14h:35 CET

Mais qui est donc H.D Thoreau ?

La Republique Des Livres par Pierre Assouline

Il y a comme on s’en doute une question antérieure à celle que pose ce titre, car on ne peut manquer de se demander : pourquoi nous parler de  ce H.D Thoreau ? La réponse est aisée : il se trouve qu’il est beaucoup question de Thoreau dans le dernier livre de l’Algérien Boualem Sansal : Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu, qui date de cette année 2018 et dont on parle en cette période de rentrée littéraire, en fait dans l’effervescence actuelle liée à l’attribution des prix.

Mais Boualem Sansal ne cache pas que ce faisant, il rejoint un courant beaucoup plus vaste de retour à Thoreau, philosophe, poète et personnalité originale des Etats-Unis d’Amérique, en plein 19e siècle et malgré sa très courte vie (1817-1862). On peut entendre un fragment de texte écrit par lui dans le très récent film de Jacques Audiard (qui rend hommage au genre western), “Les frères Sisters”.

L’un des écrivains philosophes très connus de la France contemporaine, Michel Onfray, a consacré un livre à Thoreau et beaucoup contribué au vif intérêt dont il bénéficie actuellement. Cet intérêt est dû au fait que Henry David Thoreau s’est fait connaître en son temps dans deux domaines qui en effet nous semblent aujourd’hui encore primordiaux, et qu’indiquent bien les titres de deux de ses ouvrages : La Désobéissance civile en 1849 et Walden ou La Vie dans les bois — publié en 1854 seulement mais relatant un épisode antérieur de la vie de l’auteur, qui en 1845 a commencé à se construire une cabane dans les bois et y a vécu, dans une “simplicité volontaire”, jusqu’en septembre  1847.

Voici d’ailleurs comment il présente en peu de mots cet épisode original de sa vie : “Quand j’ai écrit les pages suivantes, ou la plupart d’entre elles, je vivais seul au milieu des bois, à un mile de mon voisin le plus proche, dans une maison que j’avais construite moi-même, sur la berge du lac Walden, à Concord, Massachusetts, et je gagnais ma vie grâce au seul travail de mes mains. J’ai habité là deux ans et deux mois. A présent, je séjourne de nouveau dans la civilisation”.

C’est ce retour à une “simplicité volontaire” qui intéresse nos contemporains, dont Boualem Sansal, comme recours indispensable  contre la fascination de l’argent et la consommation effrénée de biens matériels auxquelles nous incite  la société capitaliste (incontestablement elle l’est !) qui prolifère grâce aux addictions qu’elle sait créer en nous.

Empruntons à Michel Onfray un fragment de la présentation pittoresque qu’il fait de Thoreau: “Il s’habille pour éviter d’avoir des ennuis avec la police et il ignore que des vêtements peuvent se laver; il raccommode ses vieilles nippes et refuse d’acheter de nouveaux habits; il se loge pour se protéger des intempéries, et ne voit pas pourquoi, à part un lit, une table, trois chaises, on aurait besoin d’autre chose sous un toit ; il n’aime pas qu’on utilise ses impôts pour faire la guerre, dès lors, il ne les paie pas et se retrouve en prison; dans sa cellule, il voit le ciel et entend les oiseaux, il se sent plus libre que jamais”. 

Mise à part la pointe d’humour qu’il y a dans un tel portrait,  Onfray explique aussi pourquoi il se sent des affinités avec Thoreau,  ce qui devrait être le cas de tout bon philosophe selon lui. Mais pas seulement de philosophes, on pourrait dire aussi  bien de tous ceux qui essaient de réfléchir sur  le point où nous en sommes arrivés dans le monde d’aujourd’hui.

La dernière partie de la citation empruntée à Onfray fait allusion à la “désobéissance civile” pour reprendre le titre de Thoreau, et en plus de l’aspect proprement écologique, c’est certainement cette désobéissance qui intéresse Boualem Sansal  en tant qu’elle est le contraire de la “soumission” que son livre s’emploie à dénoncer.

Il a recours pour cela à une intrigue particulière assez complexe, mais il explique bien que ce nouveau livre n’en est pas moins dans la suite immédiate des deux précédents, dont le dernier, “2084”, date d’il y a trois ans. La soumission, explique-t-il, est l’attitude à laquelle invitent forcément les deux forces dominantes et contraignantes auxquelles ses concitoyens  sont  soumis, puisque tel est le mot.

Il s’agit à la fois du pouvoir politique autoritaire et de la religion qui impose ses  diktats. Employer ici ce mot, qui est allemand, n’est pas anodin puisque l’un des aspects de l’intrigue imaginée par Boualem Sansal pour son roman consiste à fusionner des traits connus de ce qu’a été le régime nazi avec des traits actuels du pouvoir islamiste qui cherche à tout prix à s’imposer et y parvient quelquefois.

D’ailleurs dans un entretien qu’on peut lire sur le site des éditions Gallimard, il explique qu’il a voulu suggérer ce rapprochement dès le titre du livre dont il dit « que ça renvoie à l’Allemagne par le nom Erlingen et à la Shoah par le train ».

Cependant les “vendeurs de soumission” ne sont pas seuls à exercer leur rôle néfaste, beaucoup d’autres les aident indirectement et l’auteur n’est pas plus tendre pour eux: “Il faut avertir les gens avant qu’ils tombent dans la soumission. Après, c’est trop tard. Le roman appelle de même à combattre les vendeurs de soumission et les idiots utiles qui les encouragent par leurs sourires obséquieux”.

Se retirer dans une cabane au fond des bois (on comprend bien que la formule peut avoir un sens figuré) est sans doute un moyen radical de ne pas être un “idiot utile”, ce qui politiquement va de pair avec une volonté de défendre la démocratie. C’est d’ailleurs ce que disait en son temps (juste avant la Révolution française de 1789) le philosophe Jean-Jacques Rousseau dont certaines attitudes, vécues et pas seulement préconisées dans les livres, annoncent celle de H.D Thoreau. 

Pour ceux qui ne sont pas susceptibles d’aller jusqu’au stade de la cabane au fond des bois, il y a sûrement moyen de défendre autrement la démocratie, encore et toujours menacée. Et il est bien vrai — merci, Monsieur Thoreau —que c’est une question de mode de vie, bien plus que de discours et de gesticulation.