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12/07/2019 16h:42 CET | Actualisé 12/07/2019 16h:42 CET

Maghreb: Les grands esprits ne meurent jamais

La perte du fil historique des traditions a désorienté le Maghreb, des nœuds dans le maillage nécessaire entre les générations a affaibli les fondamentaux intellectuels.

PIERRE VERDY via Getty Images

Il y a peu, les Maghrébins musulmans fêtaient la fin du mois de Ramadan.

L’évocation spontanée, sur les réseaux sociaux, de certains rituels observés par les familles a fait réagir avec un tel émoi, un tel enthousiasme et une telle communion qu’il faut se poser la question de ce que signifie cette nostalgie d’une époque révolue. Marocains, Algériens et Tunisiens se retrouvaient dans les souvenirs des préparatifs de l’Aïd El Fitr, des derniers moments du mois de Ramadan, des visites dans la famille les jours de fêtes. En réalité c’était d’une génération bien précise qu’émanaient ces émotions-là sur Facebook, et cela pour les trois pays du Maghreb. Tous ces échanges se sont faits sous le regard satisfait des parents, eux aussi connectés, voyant dans ces écrits la preuve que la transmission intergénérationnelle, celle qui véhicule des valeurs des légendes et des rituels s’est donc bien effectuée entre eux et leurs enfants, maintenant parents.

Mais après cette génération que nous appellerons de façon exagérée ”épargnée”, celle qui était jeune entre 1970 et 1990, que s’est-il passé pour que tous ses habitus ne rencontrent plus aucun échos? Que s’est-il passé pour que ses enfants ignorent ces symboles de communion au profit d’autres références culturelles? Certes, comme partout ailleurs, les familles nombreuses ont disparu et un esprit plus individualiste a émergé. Seulement cela ne suffit pas à expliquer un phénomène qui se rapproche de l’acculturation.

Une des hypothèses que l’on pourrait avancer réside dans le fait que des piliers  culturels essentiels n’aient pas été correctement transmis par la génération des enfants de l’après indépendance à leur propre descendance. Ces personnes sont nées en ces temps de sentiment de fierté nationale, de récits de décolonisation adaptés aux goûts des gouvernements du moment, à travers leurs média et leurs institutions. Elles ont hérité de l’influence des mouvements intellectuels, politiques et artistiques de cette époque et la véhiculent aujourd’hui inconsciemment dans leurs références: Kateb Yacine, Aboul Kacem Chebbi, Fatima Mernissi …

Malgré les régimes autoritaires dans lesquelles cette génération a grandi et les censures subies par les dictateurs, elle a hélas sous-estimé la valeur de l’héritage culturel reçu de ses parents, celui qui permet de construire une cohésion à partir d’un imaginaire collectif et de garder un sens critique. Or c’est cette transmission qui nous donne une voie précise à suivre à partir de ce que l’on a reçu et qui perdure bien après les transmetteurs. Seulement cette génération s’est lancée dans une course effrénée pour la réussite et le travail souvent dans l’intérêt du pays mais aussi par ambition personnelle tout à fait légitime, en pensant que les fondamentaux étaient acquis. Elle a donc lâché du leste. S’est créé ainsi une sorte de vide dont d’autres se sont rapidement emparé, car depuis les années 70, ils étaient en embuscade et négligés, à tort.

Tous avaient vent de financements divers déployés par l’Arabie Saoudite sans s’en inquiéter véritablement. Puis on a observé l’apparition de façon larvée d’expressions de deux courants conservateurs pourtant opposés: celui du Wahabbisme et du salafisme envahir l’espace culturel et social maghrébin majoritairement sunnite. Ceux-ci se sont imposés comme des modèles identitaires au détriment des pré-existants qui n’étaient pas uniquement religieux. Ce qui a conduit à des conflits majeurs au sein des sociétés maghrébines dont les repères culturels et intellectuels étaient pourtant très divers et bien ancrés. Les anciens avaient en mémoire l’Université Al Quaraouiyine, fondée par une femme et qui a formé de nombreux intellectuels. La pensée de l’Emir Abdelkader irriguait les consciences. Le militantisme de la féministe tunisienne Habiba Menchari marquait un tournant dans la structure sociologique et politique de ce pays.

Pourtant rares sont les jeunes maghrébins capables de citer ce passé intellectuel et civilisationnel. Dès leur plus jeune âge, le pouvoir médiatique des pays du Golfe les a happés, les abreuvant de récits essentiellement religieux étrangers à la culture du pays, les poussant vers une bigoterie jusque là inconnue par les plus âgés. S’est alors installée une sorte de défaitisme des anciens qui ont du s’adapter pour certains, aux idées ambiantes, d’autres y ont adhéré. La perte du fil historique des traditions a désorienté le Maghreb, des nœuds dans le maillage nécessaire entre les générations a affaibli les fondamentaux intellectuels. La perte de sens en a précipité beaucoup dans la dépression en particulier des jeunes que l’on a décrits jusque là comme passifs et incultes et qui étaient la proie des prédicateurs de l’idée unique.

Mais de la dépression, on se sort, fort heureusement. Et il semble qu’à travers le processus démocratique actuellement en cours en Tunisie, ainsi que par ces mouvements citoyens en Algérie et au Maroc, il y ait refus de toute doctrine imposée et une volonté d’un retour aux sources et de retrouver l’empreinte culturelle de son groupe. Il ne s’agit absolument pas d’un mouvement conservateur, mais plutôt d’une volonté de réhabiliter un passé que l’on a tenté de spolier, pour repartir sur des bases plus authentiques, l’enrichir d’expériences et d’influences nouvelles, et articuler le passé avec l’avenir. Le proverbe dit bien: Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va.  

Ces mouvements ne puisent certainement pas leur volonté dans les prêches rigoristes, ils viennent de bien plus loin, ils viennent d’une pensée ancestrale que l’imaginaire des ces jeunes portent en eux. Finalement, la génération ”épargnée” a transmis inconsciemment cet héritage intellectuel et ses enfants en font des revendications justes. Les grands-mères qui ont combattue pendant la guerre d’indépendance algérienne et qui se joignent à la jeunesse aujourd’hui dans les rues sont fières de clamer “Non, je ne me reconnais pas en eux, …. Je les trouve mieux que nous…”. L’une d’elle a dit un jour à sa fille: “Moi, j’ai lu Mouloud Féraoun et je me demandais si mes petits enfants en entendraient parler un jour”. Aujourd’hui, elle peut constater que les grands esprits ne meurent jamais.

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