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03/06/2018 17h:53 CET | Actualisé 04/06/2018 21h:06 CET

Madjer - Bouteflika: cet irrépressible désir de nous sauver

La sagesse est équitablement partagée en Algérie : au plus haut sommet de l’Etat comme à la barre technique de l’équipe nationale de football, agiter l’épouvantail de l’instabilité est la meilleure réponse aux aventuristes.

Zohra Bensemra / Reuters

«Non, je ne démissionnerai pas de mon poste. Si je le fais, je condamnerai cette équipe et elle vivra une grosse crise. » C’est ce qu’a déclaré Rabah Madjer, l’entraîneur de la sélection nationale de football, après la défaite plus ou moins inattendue devant le Cap-Vert, le 1er juin 2018.

Celui qui se qualifiait, il y a quatre mois, de « gagneur » voulant « gagner, gagner et gagner » et expliquait que remporter un match ouvrait « l’appétit pour les suivants » ne veut pas s’en aller.

Non pas qu’il « gagne, gagne, gagne » mais parce sa démission ferait éclater un groupe qui, visiblement, n’a plus d’appétit pour quoi que ce soit, et surtout pas pour la Coupe d’Afrique des nations.

Les déclarations de Rabah Madjer montrent qu’il a une réflexion en nuances, inaccessible aux esprits simples, sur les raisons pouvant empêcher un coach défaillant de rendre le tablier pour se consacrer à son « Centre sportif à caractère commercial et social », aux Sablettes.

Cependant, si elles nous intéressent ici, c’est en ce qu’elles nous rappellent que depuis avril 1999, la sagesse est équitablement partagée en Algérie : au plus haut sommet de l’Etat comme à la barre technique de l’équipe nationale de football, agiter l’épouvantail de l’instabilité est la meilleure réponse aux aventuristes.

Conscient de la complexité de la situation géopolitique internationale et régionale, le chef de l’Etat refuse de s’accorder le repos que mérite toute personne de son âge.

« Faisant tresse avec son siège » - pour citer un poète compatissant mais impitoyable -, il continue de recevoir des hôtes étrangers parfois bavards et à subir les flashs de la presse gouvernementale, sans parler des pesants protocoles des commémorations officielles et des discussions, sans doute pénibles, avec son Premier ministre, Ahmed Ouyahia.

Rabah Madjer prend exemple sur lui : pour protéger ses « poulains », il restera avec eux quand bien même ils perdraient tous leurs matchs, le plus important n’étant pas de se qualifier pour la CAN, ni même de gagner contre des adversaires sans éclat, mais d’être là, empêchant par sa simple présence la « grosse crise », l’effondrement, le chaos, le cataclysme.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Rabah Madjer prend exemple sur le chef de l’Etat.

En novembre 2017, il s’était écrié à la face d’un journaliste sportif : « Taisez-vous ! »

Ce n’était pas sans rappeler le « Riyyah, assieds-toi ! » asséné par Abdelaziz Bouteflika, au début de son règne, à un homme qui tentait de le contredire lors d’un de ses « meetings populaires », que l’ENTV transmettait intégralement, n’ayant pas encore besoin de faire d’incroyables montages avec seulement 3 minutes d’images.

Rabah Madjer pourrait, d’ailleurs, avec un peu plus d’application, ressembler un peu plus à son modèle.

Il pourrait arranger avec l’ENTV des télédiffusions extrêmement synthétiques des prochains matchs de l’équipe nationale.

Au lieu de 90 minutes lourdes de risques pour les cardiaques et les diabétiques, les Algériens se contenteraient d’un flash de deux minutes : une minute pour les hymnes nationaux des deux sélections, 30 secondes pour Rabah Madjer suivant le match avec intérêt - et néanmoins déjà persuadé qu’il « perd, perd, perd » - et 30 secondes pour les embrassades fair-play finales.

Cette solution pourrait être expérimentée dès le 7 juin 2018, contre le Portugal.

DOMINIQUE FAGET via Getty Images