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30/05/2014 12h:26 CET | Actualisé 30/07/2014 06h:59 CET

Ma vie "rêvée" en Algérie

En parcourant les livres exposés à la librairie du Tiers Monde, place de l'Émir Abdelkader (ce nom m'a toujours laissée un peu perplexe, celui de la librairie, pas de l'Émir), j'ai un petit moment de flottement.

Non pas que je trouve que le choix d'ouvrages soit limité, point du tout, mais je ne sais que penser du prix des livres. Un atlas historique de l'Algérie à 3000 DA, Un dictionnaire du cinéma algérien (une mine d'or pour l'enseignante que je suis, mes étudiants américains vont apprécier) à 2500 DA, des romans et des essais entre 900 et 600 DA. Alors oui, c'est vrai que si je convertis en euros ou en dollars, le prix des livres peut sembler bon marché.

Mais c'est trompeur, je le sais, car le plus difficile avec l'exil reste de se tenir au fait du coût de la vie. On garde en tête les prix de son enfance qui n'ont plus grand chose à voir avec la réalité. Cinq caprices pour 1 DA (caramels inimitables que j'avais toujours en poche, délicieux mais qui avaient la fâcheuse tendance de coller aux dents), un sandwich poulet-frites (mon préféré, sensiblement plus cher que le traditionnel frites omelettes) pour 25 DA. Que dire de l'époque où le mille-feuilles (inégalable) était à 10 DA. Avec la dépréciation du dinar algérien, ce temps est bel et bien révolu.

Je ne suis pas trop mauvaise en calcul mental -je vous assure, je suis une femme, littéraire qui plus est, et je sais compter- alors du coup pour comprendre la valeur de ce que je dépense et de ce que coûtent les choses, j'essaye de me mettre dans la peau d'une enseignante, c'est celle que je porte le mieux. On me dit que suite à une augmentation récente de salaire, je gagnerais en moyenne 40.000 dinars par mois. Alors du coup, tout de suite, un dictionnaire à 2500 DA, c'est tout de même une sacrée dépense, d'autant que le libraire me regarde un peu de haut quand je lui demande s'il fait des réductions aux enseignants et quand je lui signale que son dictionnaire est un peu en mauvaise état.

J'aurais essayé, mais je n'obtiens aucune ristourne, malgré une bien belle somme dépensée.

Je continue mon petit jeu un peu plus longtemps et j'imagine ce que serait ma vie si j'enseignais en Algérie plutôt qu'aux États-Unis.

Pour commencer, si je devais choisir ma ville ce serait Alger et un quartier où loger, ce serait Hydra. Vous pouvez sourire, mais j'assume complètement. J'y ai grandi et j'en aime le calme, les quelques coins de verdures qui résistent encore aux constructions et j'y ai mes repères, mes habitudes et surtout des milliers de souvenirs heureux. Je m'imagine presque faire mon footing quotidien, tôt le matin. J'ai bien croisé au niveau de l'hôtel Saint Georges, une femme de type occidental -une américaine ai-je naturellement pensé- faire le sien sans que personne ne bronche, alors pourquoi pas moi? Il y a évidemment mille raisons de penser que cela n'arrivera pas de sitôt, la première étant que courir est supposé détendre et non pas stresser le joggeur. De toute façon, c'est déjà assez illusoire de croire que je pourrais vivre seule à Hydra. Avec mon salaire, je peux difficilement espérer louer dans ce quartier résidentiel. Rien à moins de 20.000 DA par mois, la moitié de mon salaire (fictif, je vous le rappelle, si comme moi vous vous prenez au jeu). Il faudrait surtout que je sois étrangère.

De préférence occidentale. Turque à la limite. Bref que je puisse payer en euros et que je sois prétendument plus soigneuse que mes concitoyens. Qu'on me refuse un appartement à Hydra, pourrait donc s'apparenter à de la discrimination, mais je n'aurais pas la force de le prouver et de toute façon on me rirait au nez au commissariat. D'ailleurs, je me demande s'il existe une loi contre la discrimination en Algérie. Vous voyez que ce jeu a des avantages incontestables: il faudrait que je songe à vérifier dans la vraie vie.

Que faire alors? M'installer à Tipaza ne me déplairait pas: la mer, les ruines, écrire, transcender Camus tout ça (oui généralement quand je rêve, je rêve grand).

On me dit qu'une nouvelle université y a ouvert ses portes il y a deux ans. Mais si je craignais de courir à l'aube à Hydra, à Tipaza n'ayant croisé quasiment aucune femme dans les rues et encore moins non voilée, j'ai un peu peur d'avoir quelques soucis d'acclimatation.

Ténès, alors? Port des plus charmants de l'ouest algérien, ville des origines familiales me semble un choix peu probable puisque ma seule promenade en solitaire a provoqué quelques regards désapprobateurs, notamment des femmes, les hommes se contentant d'être trop estomaqués pour trouver la bonne réplique. À la longue je perdrais l'effet de surprise et ce serait intenable.

Pourtant, le buraliste m'a accueille très poliment, étonné certainement que j'achète à la fois presse francophone et arabophone, mais aussi un journal appelé Sayidati, une mine d'or dont je ne manquerai pas de vous parler dans un prochain billet.

Sa réserve toute algérienne, son sourire courtois, et la manière un brin taquine dont il m'a souhaité une bonne lecture (en français dans le texte) me donne un peu d'espoir.

Car soyons francs -et sérieux- je n'ai pas l'intention de me réinstaller en Algérie de sitôt, mais j'en viens non plus à rêver mais à espérer qu'un jour prochain, en Algérie, les femmes respirent mieux, se sentent plus libres et obtiennent enfin l'abrogation du code de la famille. Qu'une enseignante puisse vivre sa vie comme elle l'entend, louer un appartement, acheter une voiture (cabriolet?) ou un scooter.

Voyager à sa guise, sans avoir à payer 190.000 DA un billet d'avion pour New York. Offre exceptionnelle dit la publicité: 5 mois de salaire oui!

Il faudrait, c'est ma conviction profonde, qu'à côté du travail des militantes, en soutien à leurs luttes acharnée, des hommes de qualité -et je sais qu'il y en a- aient le courage de s'affirmer, de reprendre systématiquement les autres hommes lorsqu'ils profèrent des remarques sexistes, obscènes et dégradantes. Entre eux, quand ils jouent aux cartes ou au domino, lorsqu'ils fument dans leurs voitures, lorsqu'ils sont dans la rue, dans les écoles, sur les campus universitaires sur le lieu du travail, entre amis. Ne plus se taire lâchement et se faire complice d'une situation inique dans les lois et dans les mentalités. Une situation qui n'aurait jamais dû se mettre en place après la guerre d'indépendance pendant laquelle, les femmes, ont elles aussi payé le prix fort pour que l'Algérie soit libre. Le pays n'avancera pas sans elles. En les prenant pour cibles et en refusant de les protéger, le pays n'a fait que sombrer dans la nuit noire des années 90.