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17/03/2019 10h:29 CET | Actualisé 17/03/2019 10h:39 CET

M. Brahimi, la Tunisie de BCE, ex-serviteur de Ben Ali, doit-elle vraiment nous inspirer?

Si elles devaient avoir lieu, les rencontres fraternelles préconisées par Lakhdar Brahimi entre le régime, les « personnalités de l'opposition » et ce qu’il appelle les « jeunes » réuniraient des bourreaux encore en fonction et leurs victimes encore convalescentes. Elles réuniraient ceux qui détiendraient encore les commandes de la force coercitive avec des opposants n’ayant d’autre arme que ces manifestations populaires, qui peuvent être sauvagement réprimées si le régime, pris de panique, opte pour une « sortie de crise » à la syrienne.

Florian Gaertner via Getty Images

« Parlez-vous et vous vous comprendrez !», nous enseigne Lakhdar Brahimi, citant l’exemple de factions afghanes entre lesquelles il a servi de médiateur et qui, selon lui, ont appris à « s’écouter » grâce à des réunions informelles préliminaires lors desquelles elles discutaient l’air de rien, presque à bâtons rompus.


Mais les belligérants algériens, pour ainsi dire, sont-ils comparables à ces factions afghanes qui, toutes armées et toutes soutenues de l’étranger, se tenaient les unes les autres en respect ? Non. En Algérie, si elles devaient avoir lieu, les rencontres fraternelles préliminaires que préconise Lakhdar Brahimi entre le régime d’Abdelaziz Bouteflika, les « personnalités de l’opposition » et ce qu’il appelle les « jeunes » réuniraient ceux qui détiendraient encore les commandes de la force coercitive (la police, la gendarmerie et l’armée) avec des opposants n’ayant d’autre arme que ces manifestations qui peuvent être sauvagement réprimées si le régime, pris de panique, opte pour une « sortie de crise » à la syrienne. Bref, elles réuniraient des bourreaux encore en fonction et leurs victimes encore convalescentes.


Lakhdar Brahimi prône la patience, et l’exemple de la patience, pour lui, c’est la Tunisie, qui a pris le temps qu’il faut pour sa transition. L’expérience de ce pays nous offre, sans doute, quelques bonnes leçons. Il n’empêche que la Tunisie est actuellement gouvernée par Béji Caïd Essebsi, affectueusement appelé « BCE » par ses laudateurs, un homme qui a présidé le Parlement de Zine el Abidine Ben Ali après avoir été le Directeur de la Sûreté et le ministre de l’Intérieur de Habib Bourguiba, fonctions dans lesquelles il s’est illustré par un large recours à la « question » contre les opposants, les dissidents destouriens compris. La torture est ainsi de nouveau pratiquée dans les commissariats tunisiens. Les régions de l’intérieur, d’où est partie l’étincelle des contestations de 2010-2011, sont toujours les laissés-pour-compte de l’action du gouvernement. Les sinistres prédateurs corrompus de l’ère Ben Ali sont sur le retour, assurés avec le Premier ministre Youssef Chahed de faire fructifier leurs affaires moyennant le rachat de leur honorabilité par des remboursements échelonnés d’une partie du fruit de leur rapine. Est-ce donc cela le brillant avenir que propose Lakhdar Brahimi aux Algériens ?

 

C’est la répression qui a inauguré le long hiver syrien

Mais pour Lakhdar Brahimi, c’est la Tunisie de BCE ou le drame syrien. Car, assure-t-il, les alertes lancées le 28 février dernier, par le « frère Ahmed Ouyahia » ne sont pas infondées. En Syrie, rappelle-t-il, « cela a commencé, en effet, avec des roses qu’on offrait aux soldats… avant que de jeunes étudiants ne soient arrêtés et torturés… ». Mis à part cette histoire de fleurs vaines, vite ensanglantées, ce récit des premiers événements du long hiver syrien recèle un important aveu - un aveu qu’Ahmed Ouyahia, lui, ne ferait jamais, pas même sous la torture dans un commissariat de Derâa : c’est bien la répression exécutée par le régime de Bachar Al Assad, et non ces manifestations où l’on fraternisait avec les militaires, qui a allumé cet énorme brasier non encore éteint à ce jour, ouvrant la voie à des interventions étrangères criminelles.


Tout en s’instruisant des expériences de la Tunisie, de la Syrie et d’autres pays, les Algériens recherchent aujourd’hui leur propre chemin. La transition préconisée par Lakhdar Brahimi, qui s’ouvrirait par des discussions directes entre « frères » Algériens (la « Conférence nationale inclusive » ?), suppose de reconnaître que le régime est une partie de la solution, alors qu’il est la majeure partie du problème. Elle lui reconnaît la qualité d’acteur neutre, bien intentionné, alors qu’il est la façade derrière laquelle s’est menée une vaste entreprise de répression politique et de prédation économique. Enfin, elle exclut une représentation démocratique du mouvement de contestation en faveur d’une représentation biaisée et imparfaite : quand ils ne seront pas désignés par les médias et les « Réseaux sociaux », les présumés délégués de ce mouvement à la « Conférence nationale inclusive » seront cooptés par ceux-là même avec qui ils sont censés âprement négocier.

 

Se libérer ou améliorer les conditions de la servitude ?

 

Pour qu’elle ne soit pas une simple amélioration des conditions d’asservissement autoritaire des Algériens, une transition démocratique nécessite que soient écartés des discussions sur l’avenir les détenteurs du pouvoir. Elle nécessite que soit déposée entre des mains plus sûres la force coercitive dont ils disposent. Autrement, une fois amortie la colère populaire par des dizaines de réunions feutrées « pouvoir-opposition », les gouvernants actuels s’emploieront, comme leurs émules tunisiens, à fabriquer un nouveau consensus factice autour d’un nouvel autocrate authentique, qui s’acharnera, vingt nouvelles années durant, à tuer le moindre espoir de renouveau. Autrement, comme leurs frères prédateurs tunisiens, les Baha-Eddine Tliba et les Ali Haddad, aujourd’hui en retrait tactique, finiront par revenir et réclameront même des indemnisations pour avoir été si injustement marginalisés. Autrement, lors de la prochaine révolte, le désir de rupture sera si violent qu’il ne viendra à l’idée de personne d’offrir des roses aux policiers.