LES BLOGS
14/03/2019 11h:38 CET | Actualisé 17/03/2019 10h:39 CET

M. Bouteflika, entrez dans votre labyrinthe, évitez-nous le chaos !

Abdelaziz Bouteflika est sur le point de manquer le destin honorable de ce héros de Gabriel Garcia Marquez qui se sachant mal aimé de son peuple, démissionne tout simplement et se perd dans le labyrinthe de ses gloires passées, seul, sans déranger personne

ASSOCIATED PRESS

Nous pensions qu’instruit par l’histoire, Abdelaziz Bouteflika comprendrait que les Algériens qui, de guerre lasse, l’ont élu en 1999, ne veulent plus de lui, ni de la camarilla qui l’entoure.

Contrairement à nos attentes naïves, il s’agrippe à son trône de plus belle, et toujours de plus fantasque manière : “Vous ne voulez pas de moi pour un 5e mandat ? Je dirigerai la transition !” ; “Vous exigez le départ des symboles du régime ? Je vous organiserai une conférence nationale bien inclusive !” ; “Vous n’aimez pas le Premier ministre ? Je vous en offre deux, le tandem Lamamra-Bedoui qui s’apprêtaient l’un à faire campagne pour moi à l’étranger, l’autre à organiser un énième bourrage des urnes en ma faveur !”

Par cette smata, cet entêtement prodigieux, Abdelaziz Bouteflika atteint encore une fois à la perfection d’un personnage littéraire. Nous l’avons comparé, dans une précédente chronique, à Père Ubu, dont la fougue conquérante a rencontré l’appétit manipulateur de son épouse. Nous pouvons aussi le comparer à Zacarias, ce patriarche-général dont on ne sait pas s’il a 100 ou 200 ans, tellement il est là depuis toujours. Comme Zacarias, à cause d’un long exercice solitaire du pouvoir, il semble lui-même ignorer son âge. Comme lui, il aime son peuple d’un amour charnel, violent. Comme lui, enfin, il est burlesque, si burlesque qu’on se surprend à nourrir pour lui cette compassion qu’on réserve habituellement à un grand-père capricieux. Sa seule différence avec le personnage de Gabriel Garcia Marquez est que ni son incapacité physique, ni ses idées les plus extravagantes (« Elisez-moi, et aussitôt je démissionnerai ! ») n’ont dispersé la foule de ses courtisans : après avoir désespéré de s’offrir, avec lui, un cinquième mandat, ils s’emploient à prolonger indéfiniment le quatrième.

Abdelaziz Bouteflika aura-t-il une fin politique aussi littéraire que cette vie qu’il a eue depuis 2013, celle d’un homme « présent dans l’absence », au portrait duquel on offre des chevaux authentiques et fait de véritables courbettes ? Dans L’automne du patriarche, le corps mort de Zacarias est retrouvé dans son Palais par la population qui s’y est introduite, intriguée par l’apparition d’une vache sur un auguste balcon désert. Une telle fin en Algérie n’est pas plausible. D’abord, dans ce pays, on ne meurt jamais seul, abandonné, fût-on un autocrate brutal et suffisant ; ensuite, une vache qui apparaîtrait sur un balcon du palais présidentiel ne serait vue de personne, ledit palais s’étant implanté, il y a plusieurs années, dans une forêt de Zeralda cernée de miradors.

Gabriel Garcia Marquez a sans doute pensé à cette inadéquation entre la fin funeste de Zacarias et l’humanisme manifeste, pour ne pas dire inné des Algériens : dans un autre roman, il relate le sort d’un autre général qui, se sachant mal aimé de son peuple, démissionne, tout simplement, et se perd dans le labyrinthe de ses gloires passées, seul, sans déranger personne. Abdelaziz Bouteflika est sur le point de manquer ce destin honorable quoi que tragique. Ses pas semblent le diriger vers celui d’un autocrate très peu romanesque, Zine El Abidine Ben Ali, forcé à abdiquer par les Tunisiens, qu’il n’avait pas, finalement, si bien « compris ».