TUNISIE
08/03/2019 20h:56 CET | Actualisé 11/03/2019 16h:06 CET

Lotfi Zitoun : Une voix discordante au sein d’Ennahdha ? (Interview)

Le dirigeant d'Ennahdha s'est également exprimé sur la question de la dépénalisation du cannabis, ou encore celle des libertés individuelles.

Taieb Khouni

Le dirigeant d’Ennahdha et conseiller politique de Rached Ghannouchi, Lotfi Zitoun, s’est livré dans une interview accordée au HuffPost Tunisie.

De son rôle au sein du parti, à la stratégie de celui-ci, en passant par des sujets d’ordre social, Zitoun s’est notamment exprimé sur la question de la dépénalisation du cannabis, ou encore celle des libertés individuelles.

Se présentant comme une voix moderniste du parti, Lotfi Zitoun estime qu’il est impératif qu’Ennahdha réussisse à convaincre les Tunisiens de sa métamorphose, sans pour autant laisser la religion de côté. Bien au contraire, le parti dit vouloir “rendre à l’Islam sa grandeur”, en adoptant une approche, loin de toute idéologie, laquelle porterait préjudice à la religion.

Ennahdha, qui a longtemps été considéré comme un parti purement islamiste, tente à présent de contrecarrer cette perception, qui pourrait nuire au parti en cette année électorale.

La stratégie d’Ennahdha ne date pas d’aujourd’hui. Le parti avait en effet annoncé à l’occasion de son dixième congrès en janvier 2016, sa transformation en un parti civil.

Seulement voilà, selon Zitoun, le parti devrait redoubler d’efforts pour atteindre ses objectifs électoraux.

Qui est Lotfi Zitoun?

Lotfi Zitoun se présente comme un militant de longue date. Son entrée dans la politique date de la grève générale organisée par l’UGTT en 1978. Il explique qu’il y avait été introduit par son père qui était syndicaliste.

 “Je lisais les journaux pour mon père, ce fût le début de mon intérêt pour la politique” indique-t-il.

Son militantisme lui a valu une première peine de prison en 1987, année de la prise de pouvoir de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali.

Il a ensuite subi l’exil pendant une vingtaine d’années, où il a été, dit-il, “le porte voix des exilés dans la lutte contre la dictature”.

“C’est la révolution qui m’a permis de revenir en Tunisie. Au début, j’ai été submergé par l’idée de liberté, croyant que le pays était entré dans une démocratie totale qui imposait une certaine lutte pour la pratiquer, mais je me suis ensuite rendu compte que les Tunisiens étaient toujours traumatisés par les années de dictature, et avaient besoin d’union après la période de faiblesse sécuritaire qui avait suivi la révolution” ajoute-t-il, précisant l’importance d’une réelle union nationale.

Une voix discordante au sein d’Ennahdha?

Lotfi Zitoun se dit être le porte voix des Tunisiens à l’intérieur du parti, qui selon lui, “porte une grande responsabilité vis-à-vis du peuple, étant le parti en tête des sondages”.

“Il faut que le parti soit à la hauteur. Nous savons tous qu’Ennahdha avait commencé en tant que mouvement religieux, qui a ensuite adopté l’islam politique, chose qui a changé depuis le dixième congrès du parti” précise Lotfi Zitoun.

“C’est pourquoi j’essaye de bousculer un peu les choses en cette année électorale, pour que la transition démocratique aboutisse. Sinon, il n’y aura pas de transition démocratique” décrit-il.

Il dit se donner pour mission de libérer l’islam des conflits politiques, et convaincre les électeurs qu’Ennahdha est désormais devenu un parti civil, loin de l’islam qui ne doit plus guider sa politique.

Il ajoute que certains à l’intérieur du parti ne saisissent pas vraiment sa démarche, et dit-il, ont toujours une nostalgie pour le passé.

“Certains refusent le changement, estimant qu’il n’a pas lieu d’être puisque le parti demeure en tête des sondages. Cette façon de voir les choses était vraie au début, mais les gens commencent à comprendre maintenant, et exigent un vrai programme politique et socio-économique” a-t-il ajouté.

Vers des divisions au sein d’Ennahdha?

Interrogé sur sa démarche et les risques que celle-ci pourrait engendrer à l’intérieur du parti, Lotfi Zitoun réfute toute possibilité de divisions au sein d’Ennahdha.

Pour lui, les “grands partis” comme Ennahdha connaissent plutôt des différences d’orientation, et non des divisions. Ceci reviendrait au fait que les membres de ces partis y adhèrent généralement sur la base de “vaste idéologie”, et non sur la base de programme, économique par exemple.

Cette idéologie peut être selon lui religieuse ou alors militante, comme la lutte contre la dictature.

Ces orientations ne menacent pas le parti tant qu’elles sont gérées dans une atmosphère démocratique, estime-t-il.

“Les gens s’expriment librement à l’intérieur du parti. J’en suis la preuve, et le jour où cela n’est plus possible, je quitterai le parti” ajoute-t-il.

“Certains pensent que nous réduisons la valeur de l’Islam en nous déclarant parti civil. Bien au contraire, nous le libérons des conflits politiques et lui rendons sa grandeur”.

Soutien au gouvernement de Youssef Chahed

S’agissant du gouvernement actuel, Zitoun estime que tout le monde doit soutenir son travail, car dit-il, il en va de la survie du pays.

“Nous avons des mesures en attente d’application depuis des années. C’est le résultat des conflits politiques” indique-t-il, estimant que le régime adopté dans la constitution doit être changé.

“Je pense que le régime parlementaire est plus démocratique, mais ce n’est pas aux politiques de choisir, mais au peuple. C’est à lui que revient cette décision” indique-t-il.

La dépénalisation du Cannabis

À ce sujet, Lotfi Zitoun préfère parler de “légalisation”. Il prend comme exemple plusieurs pays où la commercialisation du cannabis est régie par l’État.

Ainsi, il s’exprime en faveur d’une légalisation mais qui doit rester sous étroite surveillance de l’État.

Il met néanmoins en garde contre les dangers potentiels de cette substance naturelle, et notamment la dépendance que celle-ci pourrait entraîner.

Zitoun s’exprime par ailleurs contre une peine de prison pour la consommation de cannabis.

“Le problème est que nous avons tendance à tout pénaliser, surtout lorsque ça concerne les jeunes. On ne peut pas emprisonner quelqu’un qui a fumé du cannabis, c’est lui détruire son avenir. La prison n’est pas la solution, il faut envisager des solutions politiques et économiques à cette question” estime-t-il.

“Tous les pays qui ont légalisé le cannabis ont vu la consommation et la dépendance diminuer. De plus, ces substances, lorsqu’elles sont commercialisées en dehors du cadre légal, peuvent présenter des dangers sur la santé des consommateurs”.

Les libertés individuelles

Pour lui, garantir les libertés individuelles ne contredit aucunement l’islam.

Il a par ailleurs insisté sur l’importance de l’espace privé, argumentant par quelques versets coraniques.

Zitoun estime que le respect de l’espace privé représente la base de la démocratie.

S’agissant de l’espace public et de l’élargissement des libertés individuelles, il considère qu’il est du ressort des intéressés de militer pour ces libertés, notamment à travers du lobbying, en passant par les médias, ou encore à travers les urnes.

“C’est ce qui se passe dans toutes les grandes démocraties. Toutefois, il ne faut pas dépasser les lignes rouges, mais plutôt les repousser. Les minorités d’aujourd’hui peuvent devenir la majorité de demain, mais l’élargissement des libertés individuelles se fait petit à petit” a-t-il ajouté.

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