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14/06/2019 11h:28 CET | Actualisé 14/06/2019 11h:28 CET

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"La question linguistique constitue sans aucun doute la plus grande entrave à la réussite de l’enseignement au Maroc."

Fred de Noyelle via Getty Images

ÉDUCATION - La polémique actuelle au sujet de la langue de l’enseignement des sciences rate l’essentiel à mon humble avis. On se dispute, entre modernistes et traditionalistes, sur l’usage de l’arabe classique ou du français sans se préoccuper des nécessités réelles de l’élève. Du primaire au secondaire, ce dernier est censé acquérir les connaissances et les valeurs qui vont le guider tout au long de sa vie. La question de fond est celle de l’apprentissage or la meilleure manière d’apprendre est de le faire dans sa langue maternelle. C’est une loi universelle de la pédagogie. La question à se poser par conséquent est de savoir quelle est la langue maternelle des Marocains.

Eh bien il s’agit de l’arabe dialectal. La darija est la langue maternelle des Marocains, celle qu’ils utilisent en famille, dans la rue et au travail. L’enfant de six ou sept ans qui arrive sur les bancs de l’école parle la darija. On l’oblige à apprendre les maths et l’histoire-géo en arabe classique qui est une langue étrangère: c’est un châtiment en réalité puisqu’on lui fait subir une difficulté supplémentaire que ne connaîtront jamais les élèves d’Espagne, de France ou du Japon. Eux vont commencer par acquérir les connaissances de base dans leur langue maternelle avant d’apprendre une ou plusieurs langues étrangères.  Nos élèves partent perdants dans la grande course au savoir.

Malheureusement, la darija est pauvre et peu propice aux envolées littéraires. Son vocabulaire est celui d’un quotidien sec et limité. Promouvoir la darija telle quelle comme langue d’enseignement serait commettre un crime contre le peuple marocain en le privant d’un imaginaire riche et foisonnant.

Il faudrait d’abord la hisser au niveau d’une langue qui permette de rêver, penser et s’émouvoir. Cette mise à niveau exigerait une grande volonté politique et des investissements significatifs pour enrichir son vocabulaire et “standardiser” sa grammaire. Cette transformation de la darija aurait l’arabe classique comme modèle car cette langue admirable irrigue le dialecte marocain au même titre qu’elle symbolise notre appartenance irrémédiable à un Moyen-Orient que nous ne cessons d’incarner par nos croyances et nos manières d’être. Toutefois et dans l’état actuel des choses, ce projet relève d’une vue de l’esprit car aucun acteur politique n’est prêt à payer le prix que la réforme de la darija requiert.

Par endroits, le tachelhite et le tarifite semblent être de véritables langues maternelles. Ces langues amazighes, authentiquement marocaines, partent de plus loin encore que la darija et ne sont pas prêtes, à mon avis, d’assumer le rôle de langue d’enseignement. Combien de milliards faudra-t-il dépenser pour éditer des dictionnaires, des traités de grammaire et des livres scolaires dans toutes les variétés du berbère? Et combien de polémiques faudra-t-il affronter pour mettre tout le monde d’accord sur un multilinguisme officiel? Il existe certains remèdes qui, loin de soulager le malade, lui infligent des douleurs intenses au point de le faire douter de la nécessité de guérir.

Que faire alors? Un premier pas (insuffisant certes mais salutaire) serait de reconnaître que notre système d’enseignement ne sera jamais proche de l’optimum car il s’adresse aux Marocains dans une langue qui n’est pas la leur. Notre école est faite pour une minorité d’élèves qui parviennent à apprendre dans une langue étrangère. Ce n’est pas une question de revenus des parents, c’est une affaire de neurones et de motivation de l’élève. Notre école sélectionne sur le mauvais critère: la capacité à se débrouiller à un jeune âge avec une langue étrangère pour apprendre le calcul, l’histoire-géo et les compétences de base dont le raisonnement scientifique et la capacité à interpréter un texte. Demain, si le français redevient la langue d’enseignement, le problème demeurera entier et l’on continuera à gâcher des millions de cerveaux.

Si autant d’élèves abandonnent l’école avant le baccalauréat (ils ont été six millions depuis l’an 2000), c’est peut-être qu’ils ont perdu le goût d’apprendre. Si autant de Marocains sortent du lycée sans maîtriser aucune langue que ce soit, c’est que l’école a tourné autour du pot en faisant semblant de communiquer avec les élèves alors qu’elle ne faisait que les effleurer en surface.

Et ceux qui ont la chance de confier leur progéniture aux écoles françaises font en sorte, consciemment ou inconsciemment, de parler à leurs enfants en français dès le plus jeune âge. Ce n’est pas du snobisme mais le souhait sincère de créer une continuité entre la maison (l’espace de la langue maternelle) et la classe (l’espace de la langue d’enseignement). Pour des milliers de Marocains, le français est une langue maternelle au même titre que la darija, tant mieux pour eux mais admettons qu’il s’agit d’une infime minorité.

La querelle entre modernistes et traditionalistes ne fait que polluer une question d’ores et déjà complexe. Plus on se fourvoie dans des considérations idéologiques, moins on prendra en compte la réalité de l’apprentissage et il n’y a que cela qui devrait nous importer: faire en sorte que les élèves apprennent et soient outillés pour affronter le monde globalisé.

La question linguistique constitue sans aucun doute la plus grande entrave à la réussite de l’enseignement au Maroc. Tout l’argent du monde ne saurait résoudre cette difficulté. Il faut faire preuve d’humilité et d’audace en même temps. L’humilité d’admettre qu’il n’y a pas de solution immédiate et sur étagère. L’audace d’aller à contre-courant quitte à s’exposer aux critiques les plus acerbes. Une gageure assurément mais n’est-ce pas là le fondement de tout projet de développement?