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15/08/2019 14h:17 CET | Actualisé 15/08/2019 15h:04 CET

L'ombre, cet autre Club des pins

Larbi Amine Lamellad

De vendredi en vendredi (et de mardi en mardi), le pouvoir policier s’évertue à peaufiner ses méthodes pour casser les marches populaires, spécialement celles qui se tiennent dans la capitale Alger.

Nous avons eu entre autres les barrages filtrants, les fouilles de sacs, les interpellations aléatoires, et bien d’autres formes d’intimidations. Puis, ce fut l’insoupçonnable épisode de l’huile de vidange déversée sur certains espaces publics de la capitale pour empêcher les citoyens de s’y tenir.

Et depuis le début des fortes chaleurs, nous assistons à une nouvelle “initiative” tout aussi vile que les précédentes, voire plus : d’innombrables véhicules de police installés de part et d’autre des rues principales. Tout de suite, nous avons pensé et constaté que les autorités voulaient investir doublement les rues, accaparer plus d’espace et donc en céder moins aux marcheurs, restreindre les couloirs des manifestants, couper les rassemblements et les morceler, et diminuer l’effet de masse pour donner cette impression que la mobilisation s’estompe et se disperse. 

Tout cela est bien vrai puisque nous y avons assisté. 

Mais ce n’est pas tout, hélas

Derrière ces dizaines de fourgons installés sur des centaines de mètres, il y avait une quête beaucoup plus pernicieuse que le soleil a vite fait de nous ramener à l’esprit : l’ombre était en train d’être “privatisée” sous nos yeux, et d’être retirée au peuple, comme bien des choses auparavant. 

Alors même que Hamid Melzi est en détention, l’esprit Club des pins est, quant à lui, toujours en roue libre. Insatiable, il grignote de-ci de-là des portions de terre, toujours les meilleures.

Oui, oui, on a bien vu des personnes apostrophées et priées de ne pas commettre le délit de s’abriter à l’ombre d’un mur ou d’un arbre devenue, de fait, résidence d’État, et requérant sans doute un badge d’accès ou une connaissance assez bien placée.

Larbi Amine Lamellad

Il faut respirer un moment puis se le redire à soi pour bien saisir ce qu’il y a de farfelu et de complètement surréaliste dans la situation : des agents de police ont bel et bien enjoint à des personnes de quitter l’ombre et de se mettre sous le soleil : “vous ne pouvez pas rester ici” (sic).

Et encore, à ce stade le projet de résidence avait à peine démarré et certains curieux s’aventuraient à mettre les pieds dans la frisquette propriété avant d’être rappelés à l’ordre. Mais une semaine plus tard, il n’était même plus nécessaire de vous renvoyer, car la clôture était parachevée. Avant chaque marche, les fourgons de police sont désormais installés par-choque contre par-choque, sans le moindre centimètre de passage (voir les photos).

Et si certaines brèches étroites sont sciemment conservées, c’est pour permettre aux policiers eux-mêmes de se relayer par moment et aller prendre un moment de fraicheur ombragée. J’ai vu des dames, dont certaines âgées et pratiquement à bout de souffle, prier pour qu’on les laisser passer vers les trottoirs, mais en vain.

Une fois que l’on prend pleinement conscience de cette machinerie malsaine, on se rend compte qu’on est littéralement piégé dans un couloir infernal, sans aucune issue possible. On réalise, à ses dépens, que cette idée géniale est scrupuleusement appliquée de sorte à ne laisser aucune ouverture, c’est tout simplement le parfait guet-apens. Vous devrez votre seul salut à une marche poussive sur des dizaines et des dizaines de mètres, dans un sens ou dans l’autre de la rue, pour arriver à un tournant ou un obstacle où des fourgons n’ont pas pu être installés.

Résistance et fermeté

Et puis, il y a ces drôles de fontaines publiques qui vous arrosent inopinément, comme pour vous faire croire que le ciel ne vous a pas lâché. Pas encore. Depuis leurs balcons, des habitants font pleuvoir de l’eau fraîche sur les passants. Formidable. Impossible dès lors de ne pas se remémorer un épisode récent : ces étudiants qui scandaient “zidoul’na shampoing n’wellou labass”, lorsqu’il ne faisait pas encore tellement chaud et que l’eau était une arme détenue par le “camp adverse”.

Humecter les passants dans l’espoir qu’ils ne se déshydratent pas, c’est une forme de résistance. On arrose les graines d’une révolte que certains espéraient voir se dessécher à la faveur d’un été ardent et soporifique. Mais les germes avaient déjà pris et les racines se sont révélées opiniâtres.

Une interrogation reste

Une dernière question subsiste et je n’y trouve pas de réponse. Y a-t-il une sorte de concours derrière ces âpres “idées” où chacun propose une nouvelle façon de dompter la foule ? Ou est-ce une seule et même personne (qui donc ?) dont le génie se surpasse de semaine en semaine ?

Qu’importe ! On croit nous décourager en venant s’installer très tôt dans les rues et nous ”couper l’ombre sous le pied” ? Qu’à cela ne tienne, nous sommes volontairement sortis prendre place dans la lumière et arracher cette nation des mains obscures qui l’abîment indéfiniment. Gardez les trottoirs, grand bien vous fasse, ça ne nous intéresse plus d’être à l’ombre.