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13/03/2019 14h:21 CET | Actualisé 13/03/2019 17h:15 CET

L'obsession du pouvoir ou comment Bouteflika rate sa sortie

ASSOCIATED PRESS

Des Algériens se souviennent encore de ce 15 avril 1999 pluvieux où un candidat, resté seul dans une élection au résultat connu d’avance, lançait avec une certaine arrogance au peuple des électeurs présumés cette phrase assassine:

Parrainé par les militaires qui l’ont imposé aux Algériens en 1999, il s’est faufilé par une petite porte de l’Histoire en acceptant d’être le candidat du système, celui du cercle de “décideurs” qui l’a fait passer de force malgré une incontestable défection des électeurs à l’égard des urnes.

Une fois installé, il décrète qu’il ne veut pas être un ¾ de président. Il jouera une partie où il excelle: diviser les parrains, renvoyer certains chez eux, garder d’autres, les opposer, œuvrer à concentrer le pouvoir entre ses mains. Tout le pouvoir. Il endosse les accords conclus avec les islamistes armés pour en faire sa plus grande oeuvre dite de la “réconciliation nationale”.  Un arrangement où la société est sommée de se taire, d’oublier et de tourner la page qui va marquer profondément les esprits.

Mais l’essentiel est dans la guérilla qu’il mène à l’intérieur du régime pour étendre son pouvoir et affaiblir ceux qui l’ont fait roi. Larbi Belkheir, le parrain du “candidat du consensus”, est l’un des premiers à en pâtir. Devenu son directeur de cabinet, il est “exilé” à Rabat, ou dit-on, il s’ennuyait à ne rien faire.

Dans cette entreprise de “conquête du pouvoir à l’intérieur du pouvoir”, il peut compter sur l’aubaine de l’envolée des prix du pétrole et l’amélioration du climat sécuritaire. La rente, cela sert d’abord, à fabriquer des clientèles, à promouvoir des “capitalistes-amis” plutôt de mettre l’économie sur les rails de l’émergence.

La dépendance aux hydrocarbures s’accentue. Mais un effort de rattrapage conséquent est mis dans les infrastructures, les logements, les transports publics. On le lui concède, mais à quel prix. Le scandale de l’autoroute est-ouest pondère fortement ces aspects positifs. La corruption, mal endémique, s’accroît avec les recettes.  

20 ans après, le pays n’a pas de dette extérieure, mais la crise est déjà là avec la chute des prix du pétrole et le recours aux expédients comme la planche à billets.

Abdelaziz Bouteflika a eu 20 ans pour faire de ce pouvoir ce qu’il en voulait : le réformer, le changer ou le démocratiser. Il n’a fait qu’aggraver ses vices et ses travers. Le système, version Abdelaziz Bouteflika, a tout dévoyé, partis, syndicats, journaux. Il a confectionné des lois taillées à la mesure de son entourage et il a retouché la constitution comme bon lui semblait.

Jusqu’en 2008, le bilan, comme tout oeuvre humaine, pouvait être positif. Beaucoup d’Algériens lui accordent, à tort ou à raison, l’amélioration de la situation sécuritaire dans cette paix par le silence qui mine pourtant les cœurs.

Mais en 2008, l’addiction au pouvoir le pousse à faire sauter le verrou de la limitation des mandats. Avec l’accord des acteurs du système. C’était le geste de trop, celui qui fait basculer un bilan vers le négatif.

Bouteflika a réussi à transformer le système en sa caricature et à en être le “chef” alors même que la maladie le rendait inactif. Le pouvoir déjà opaque basculait dans une monarchie spécifique où les groupes informels décidaient au nom de l’Etat. L’obsession de mourir au pouvoir du “chef”, la volonté des clans qui en profitent de repousser au maximum la situation et les dérèglements du fonctionnement de ce qui reste de l’Etat ont aggravé la situation. Sous le regard exaspéré des Algériens de plus en plus branchés et de plus en plus en état de dissidence larvée.

Il aura fallu ajouter à la déraison du 4e mandat, la folie d’un cinquième. De quoi rendre furieux les plus calmes. L’humiliation de trop infligée à un peuple qui fait preuve de beaucoup de patience à l’égard des dirigeants. Hors du temps, dans sa bulle et avec des “conseillers” trop aveugles, lui et son système sont désormais acculés par une contestation joyeuse et déterminée.  

Abdelaziz Bouteflika qui se voyait en homme providentiel, en El Mehdi El Mounthadher, en est aujourd’hui à quémander du temps pour organiser sa sortie à ceux qu’il voulait “laisser à leur médiocrité”. Ceux-là qui, aujourd’hui, disent avec éclat qu’ils ne supporteront pas une “minute de plus” d’un système médiocre et infantilisant. Il est trop tard. La bonne sortie était possible en 2008, aujourd’hui il ne reste que des mauvaises sorties. Que des petites portes.