MAROC
15/05/2019 15h:24 CET | Actualisé 15/05/2019 15h:24 CET

L'Iran a-t-il piloté un réseau de sites de désinformation?

Un laboratoire de recherche canadien a enquêté pendant deux ans sur un large réseau de désinformation en ligne, "L'éphémère éternel".

tommaso79 via Getty Images

FAKE NEWS - En 2017, Reuters annonçait dans une dépêche que six pays arabes ont réclamé auprès de la FIFA le retrait de l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Une information ensuite démentie par l’agence de presse, rapporte Buzzfeed. Reuters a en effet été pris au piège par un site imitant un média suisse connu, The Local.

Cette fausse information fait en réalité partie d’un large réseau surnommé “Endless Mayfly” (“Ephémère éternel”), par Citizen Lab, laboratoire interdisciplinaire de l’Université de Toronto, qui a enquêté pendant presque deux ans sur le sujet et publié ses conclusions le 14 mai.

Un réseau constitué de faux sites et personnalités en ligne, destinés à propager des informations erronées ou controversées sur l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis ou Israël, explique Citizen Lab.

Selon la même source, le réseau serait piloté par des “intérêts iraniens”, visant notamment l’Arabie saoudite. Les sujets phares évoqués par ces faux sites sont d’ailleurs “les tensions entre l’Arabie saoudite et ses voisins”, “la coopération croissante entre Israël et les pays arabes et l’Azerbaïdjan” et “le soutien de l’Arabie saoudite à des organisations terroristes”.

“Typosquattage”

La méthode d’Endless Mayfly consiste à imiter des sites d’informations connus et fiables comme The Guardian, Bloomberg, The Local, etc., et d’utiliser ensuite de faux comptes Twitter notamment pour propager les fausses informations. Ces comptes peuvent également parfois interagir avec des personnalités comme des journalistes et politiciens pour assurer la viralité de l’article.

Le laboratoire donne ainsi plusieurs exemples de cas où des journalistes, chercheurs et militants ont été contactés par ces fameux comptes. Ils citent l’exemple du compte d’une certaine Mona A. Rahman, se revendiquant comme opposante au régime saoudien. Cette dernière avait, en 2018, envoyé le lien d’un “article” du Harvard Kennedy School’s Belfer Center, à Ali Al-Ahmed, expert en terrorisme et critique du régime saoudien. Un article affirmant qu’Avigdor Lieberman, ancien ministre de la Défense israélien, avait été renvoyé pour avoir été un “agent russe”.

Ali Al-Ahmed, déjà visé par une campagne similaire, suspecte la véracité de  l’information. D’autant que l’article est bourré de fautes d’orthographe et de grammaire. L’URL de l’article est aussi suspect. En effet, le lien était sur belfercenter.net, et non pas belfercenter.org, adresse correcte du site.

“Endless Mayfly a beaucoup utilisé le ‘typosquattage’, qui consiste à enregistrer intentionnellement un nom de domaine qui tire parti des variantes typographiques du nom de domaine cible”, affirme le laboratoire de recherche canadien. Les faussaires enregistraient ainsi des noms de domaines proches de ceux de journaux connus, une méthode “régulièrement utilisée pour des activités criminelles, du phishing et d’autres pratiques douteuses”.

Citizen lab
Exemples de typosquattage utilisé par Endless Mayfly.

Intérêts iraniens

Après analyse de certains de ces faux comptes, articles et noms de domaines, Citizen Lab est arrivé à la conclusion que ces articles sont pilotés par un réseau défendant les “intérêts iraniens”. Cependant, ces derniers ne sont pas arrivés à prouver l’implication du régime.

“Bien que nous ne puissions prouver de manière concluante aucune de ces hypothèses, nous constatons avec une confiance modérée que l’Iran ou un acteur aligné avec l’Iran est l’explication la plus plausible, selon les preuves que nous avons recueillies”, explique Citizen Lab.

“Il est important de se souvenir que la Russie n’est pas la seule à jouer le jeu de la désinformation”, explique à Buzzfeed News Ron Deibert, directeur de Citizen Lab. “Cela montre à quel point il est difficile d’avoir une sphère publique saine lorsque nous avons un écosystème mis en place pour promouvoir le contraire... c’est un environnement parfait pour la propagation de la désinformation”, continue-t-il.

“Le message reste même si la preuve est éphémère”

Les modes opératoires de Endless Mayfly évoluent ou changent régulièrement. Une autre méthode du réseau rapportée par Buzzfeed consiste à utiliser de vrais sites, disposant de pages sur lesquelles les lecteurs peuvent rédiger des articles ou blogs, pour implanter de fausses histoires.

Le but étant de duper les lecteurs n’ayant pas saisi qu’il ne s’agissait pas d’un article mais d’un papier d’opinion. Le site américain a d’ailleurs été victime en 2017 de cette supercherie quand un “contributeur” a partagé sur leur page “communauté” le fameux faux article sur l’appel de nations arabes à retirer l’organisation de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Prévenu par Citizen Lab, Buzzfeed a fini par supprimer l’article.

La particularité du réseau réside également dans le fait qu’une fois une information devenue virale, il est supprimé et les liens sont redirigés vers le domaine imité. Une méthode censée donner un air de “légitimité” à l’article, rapporte Citizen Lab.

Cette méthode exploite également la faible capacité d’attention des internautes à l’ère des réseaux sociaux: “Une des particularités des réseaux sociaux est la faible capacité d’attention et des lecteurs se concentrant sur les sommaires d’un article”, explique Ron Deibert à Buzzfeed News. “Le message reste même si la preuve est éphémère”.

Les chercheurs affirment qu’Endless Mayfly aurait été créé en 2016. Ces derniers ont recensés 11 faux comptes Twitter, 135 faux articles et 72 faux domaines créés.