10/05/2018 12h:00 CET | Actualisé 10/05/2018 12h:52 CET

Liquidation de la Samir: la chute de la maison El Krimi

"L’une des plus grandes catastrophes de la justice commerciale qu’ait jamais connu le Maroc”.

AIC Press

Pendant de longs mois, il aura tout tenté pour conserver sa position de syndic judiciaire de la plus grande opération de liquidation d’entreprise de l’histoire du Maroc postindépendance. Las, ce jeudi 10 mai, Mohammed El Krimi a été destitué formellement par le tribunal de commerce de Casablanca, suite à une demande du juge commissaire. Pilonné par les parties prenantes pour son action jugée souvent “solitaire” et son manque de transparence, l’expert-comptable agréé par l’État auprès des tribunaux est finalement mis hors-jeu alors que le sort de ce qui fut naguère la plus importante entreprise du pays en termes de chiffre d’affaires n’a jamais été aussi incertain. Retour sur la chute de la maison El Krimi.

De Mohammed El Krimi, les observateurs du feuilleton de la Samir retiendront sans doute sa volonté de repousser à chaque fois les échéances à travers des mises en scène visant à faire croire à une reprise “imminente” de la société par des investisseurs étrangers. L’expert s’est même avancé, à plusieurs reprises, à annoncer le chiffre de 20 repreneurs potentiels, parmi les “plus grands pétroliers du monde”. En décembre 2016, un mystérieux repreneur représenté par une firme d’avocat italienne Mazzanti aurait ainsi offert, selon le syndic, près de 3 milliards de dollars. L’offre, portée selon le site d’information Le Desk par les avocats pour le compte d’un pétrolier originaire d’Azerbaïdjan, fera long feu.

Au printemps 2017, les noms de l’Américain Carlyle -par ailleurs créancier de la Samir- ou encore d’Anglo Energy circulent, sans qu’aucun d’entre eux ne confirme.

Il faut dire que tout est hors norme dans le dossier de la faillite programmée du raffineur: des milliers de pages de procédure, des créanciers par centaines -dont l’Etat- auquel l’entreprise doit des dizaines de milliards de dirhams, un actionnaire introuvable qui a construit une kyrielle d’entreprises ayant vocation à pomper une trésorerie alimentée par de la dette, ainsi que des milliers d’employés qui risquent de se retrouver sur le carreau, sans parler d’une ville, Mohammedia, dont la Samir était le poumon économique et financier. De surcroit, de l’avis de nombreux experts du secteurs, l’évaluation financière effectuée par des experts désignés par El Krimi pour la reprise de la Samir, supérieure à 2,5 milliards de dollars, serait “totalement déconnectée de la réalité de l’actif économique”. Pas de quoi attirer le chaland dans un contexte de libéralisation de l’achat d’hydrocarbures par les distributeurs installés dans le royaume.

Dès la désignation d’El Krimi, son cabinet a ainsi été considéré par les acteurs du secteur comme beaucoup trop sous-dimensionné pour gérer un dossier de cette complexité et de cette taille. En effet, ce natif de Ouled Bhar Kbar, assermenté auprès des tribunaux depuis 1985, est à la tête d’une modeste entreprise nommée Financial Business Consulting Group, qui déclarait en 2016 un chiffre d’affaires d’un peu plus de 1,3 millions de dirhams pour un résultat net de 150.000 dirhams, ce qui semble tout de même un peu léger pour gérer une liquidation de plusieurs milliards de dollars...

Selon un expert-comptable réputé de la place de Casablanca, contacté par le HuffPost Maroc, “le tribunal s’est borné à appliquer les textes dans sa désignation du syndic, en choisissant un expert assermenté auprès des tribunaux ayant de l’expérience dans des dossiers de liquidation. Or, le dossier de la Samir, de par sa taille, aurait mérité qu’un grand cabinet d’audit international, tel PWC, Deloitte ou Mazars soit choisi pour apporter son réseau, son expertise, ainsi que sa crédibilité auprès des repreneurs potentiels. Résultat: on fait face à l’une des plus grandes catastrophes de la justice commerciale qu’ait jamais connu le Maroc”.

“Dans ce type de dossier, la forme est aussi importante que le fond… Le syndic doit être en mesure de discuter avec des groupes internationaux ayant à leur disposition une kyrielle d’avocats et d’experts. L’on ne peut qu’imaginer la surprise de multinationales d’avoir à traiter avec El Krimi”, poursuit notre source. 

Poussés à bout, un certain nombre de créanciers de la Samir commencent ainsi à la mi-2017 à faire bloc pour obtenir la destitution du syndic. Ce dernier aura beau jeu de multiplier les conférences de presse, de dresser un chevalet avec son titre de “Docteur Mohammed El Krimi” -il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences de gestion de l’université de Bordeaux- rien n’y fera. L’estocade finale sera portée par le juge commissaire qui demandera au tribunal de révoquer Mohammed El Krimi, à la demande notamment de la Banque Centrale Populaire, l’un des plus gros créanciers du raffineur, excédée selon le site Medias24 par “une tendance à prendre des décisions sans consulter les contrôleurs et sans mettre à leur disposition les documents de la procédure”.

Pourtant, l’histoire aurait pu être très belle si Mohammed El Krimi avait réussi à mener à bien sa mission et avait trouvé repreneur au raffineur durant son mandat. En effet, l’affaire de la Samir aurait pu constituer pour l’ex syndic le pic d’une carrière exemplaire en matière d’ascenseur social pour cet homme qui a démarré en obtenant un certificat d’aptitude pédagogique de l’école régionale d’instituteurs en 1970, gravissant tous les échelons académiques jusqu’au doctorat d’État, puis à la gestion désormais éphémère de la liquidation du siècle….

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