ALGÉRIE
24/03/2018 17h:12 CET

L’importance du regard (Delacroix, Assia Djebar )

Charles Platiau / Reuters

Depuis le mois de janvier 2018, le Musée Delacroix, endroit charmant situé en plein Paris, longtemps préservé de la modernité et conservé dans une ambiance très 19e siècle, n’en a pas moins ouvert ses portes à un projet inspiré par les idées les plus actuelles, et sans doute aussi  les plus urgentes de notre temps.

Il héberge la Fondation Lilian Thuram (célèbre footballeur français d’origine guadeloupéenne),  destinée à la lutte contre le racisme par toute sorte de moyens liés à l’éducation. L’idée qui s’en dégage est l’importance de changer notre regard, sur le monde en général et sur certaines œuvres d’art en particulier. A cette fin, dans le Musée Delacroix certaines œuvres sont maintenant accompagnées de notices incitant à ce changement de regard, préconisé également par la politologue Françoise Vergès (Française d’origine réunionnaise) qui comme l’ont fait plusieurs membres de sa famille, s’emploie à lutter contre la discrimination raciale.

Il est intéressant que ce projet  soit inspiré par le célèbre tableau de Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, qui date de 1832, très peu de temps donc après les débuts de la conquête coloniale de l’Algérie. Bien qu’il soit tout à fait exceptionnel, comme le prouve l’abondance des commentaires qu’il a suscités, ce tableau est généralement rangé dans la catégorie des représentations de l’Orient (ou orientalistes), et c’est d’ailleurs ce que fait ou semble faire le prospectus de l’exposition en cours au Musée Delacroix. On peut y lire :

“La représentation d’un Orient imaginaire, d’une femme idéalisée ou de la puissance et du pouvoir dans la peinture sont autant de sujets abordés au fil des espaces. Confronté aux œuvres et aux commentaires laissés par Lilian Thuram, le visiteur vient à s’interroger sur le regard qu’il porte sur la peinture et sur le regard que porte la peinture sur le monde”.

Bref la question du regard est posée ! Mais d’une part ce n’est pas nouveau et depuis au moins un demi-siècle on ne cesse de la théoriser : pas de réalité en soi, mais des représentations, toute réalité étant vue par quelqu’un, c’est-à-dire connue à travers le regard de ce quelqu’un — et d’autre part, s’agissant des  Femmes d’Alger dans leur appartement,   il est tout à fait dommage de ne pas se reporter au commentaire remarquable qu’en a fait Assia Djebar dans son recueil de 1980 auquel elle a donné pour titre celui du tableau.

La postface de ce livre contient d’ailleurs le mot “regard”: Regard interdit, son coupé. Même si au bout de quelques pages de ce texte remarquable, l’auteure se met à parler de ses opinions personnelles sur la situation des femmes algériennes et abandonne le tableau de Delacroix, tout ce qu’elle en dit pour commencer est vraiment une analyse remarquable du regard que le peintre porte sur la scène représentée.

Delacroix était d’ailleurs bien conscient de la chance inouïe que lui avait procurée son bref passage à Alger, après le Maroc où il avait pu séjourner plus longtemps, mais uniquement dans un monde d’hommes et sans jamais voir une intimité féminine. Une chose est sûre : ce qu’il en a tiré n’est certainement pas une représentation de femmes orientales destinée à devenir cliché, mais une sorte de vision, si exceptionnelle et étrange qu’elle restera pour lui inoubliable.

Assia Djebar est sensible à ce caractère qui ressort du tableau, et à aucun moment elle ne le met en cause en tant que vision orientaliste qu’il s’agirait de dénoncer. Cependant, personne ne s’attend, et évidemment pas Assia Djebar elle-même, à ce qu’un homme français qui met pour la première fois les pieds au Maghreb en 1832 (et qui n’a forcément jamais vu une Algérienne de sa vie) porte sur trois ou quatre d’entre elles aperçues dans leur appartement le même regard qu’une femme algérienne, en l’occurrence Assia Djebar, qui regarde à son tour ces jeunes femmes 150 ans plus tard.

 A dire vrai, le petit miracle est que les impressions exprimées par le peintre romantique et l’écrivaine  puissent être mises en continuité les unes avec les autres et coïncident au moins partiellement ! En 1832, Eugène Delacroix a 34 ans, c’est un homme jeune ; en 1980, Assia Djebar, née en 1936, ne l’est plus autant, et elle est porteuse d’une expérience douloureuse de femme qu’on ressent dans la suite de la postface, sans parler des nouvelles qui constituent l’ensemble du livre. On est évidemment tenté de dire, et à juste titre, qu’il n’y a rien de commun entre les deux !

Chronologiquement, la confrontation ne peut jouer que dans un seul sens, c’est donc Assia Djebar qui est amenée à commenter la vision des Femmes reflétée par le tableau de Delacroix. Elle fait preuve à son égard d’une compréhension qui est émouvante  étant donné tout ce qui les sépare et qu’on vient de rappeler ; et il faut même ajouter qu’on sent derrière sa parole, si discrète qu’elle soit, et en dépit de son humeur chagrine sensible  dans le livre, une sorte d’émerveillement sur ce qu’un grand artiste comme Delacroix est capable de sentir et de pressentir après trois jours passés à Alger et une visite de quelques heures seulement.

Elle nous fait partager une sorte de sidération à l’égard de ce qui s’est passé et qu’on pourrait appeler la naissance d’un chef-d’œuvre : “A son retour à Paris, le peintre travaillera deux ans sur l’image de son souvenir qui, bien que documenté et étayé d’objets locaux, tangue d’une sourde et informulée incertitude. Il en tire un chef d’œuvre qui nous fait toujours nous interroger”.

Le propos du peintre n’était pas idéologique, encore moins féministe. Mais par une pure intuition d’artiste il les représente ”à la fois présentes et lointaines »,  dans une « lumière de serre ou d’aquarium”, ce qui fait qu’Assia Djebar peut approfondir le sens du tableau dans sa propre perspective de féministe et d’Algérienne, chagrinée voire bouleversée par la réclusion  de ces “prisonnières résignées” que sont  les “Femmes d’Alger”.