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08/02/2019 16h:19 CET | Actualisé 08/02/2019 16h:19 CET

L’importance des compromis

"Plus on entretient le mythe qu’on peut tout avoir et tout faire, plus on augmente le niveau de stress et de frustration dans notre quotidien."

flyparade via Getty Images

Vous rentrez au bureau après un déjeuner copieux et vous savez exactement ce qu’il y a à faire pour le reste de la journée. Tout est joliment écrit sur votre to-do list: Assister à une réunion de travail à 14h, envoyer quelques mails à 16h, sortir à 17h pour aller récupérer la petite à la crèche 30 minutes plus tard. Faire un petit saut au café pour voir votre ami de longue date et rentrer avant 19h.

La réunion commence à 14h20 (nous sommes au Maroc), deux heures de démagogie où tout le monde reste sur ses gardes de peur de se voir porter le chapeau pour les récentes contre-performances de la boîte, et vous en ressortez la tête en compote. Il vous est difficile désormais de vous concentrer sur ces mails que vous deviez envoyer. Vous n’en avez envoyé qu’une partie que vous vous rendez compte qu’il est déjà 17h30. Vous sortez en catastrophe et stressez davantage quand vous constatez les bouchons énormes à cette heure-ci. La directrice de la crèche vous appelle pour savoir si vous comptez toujours passer prendre votre fille. Vous arrivez là-bas avec une demi-heure de retard, récupérez la petite et foncez direct à la maison, parce que chaque minute de retard de plus rallonge la leçon que vous allez recevoir par votre femme de 10 minutes. A peine rentré, vous vous rappelez du RDV que vous vous êtes donnés avec votre ami. Vous appelez pour vous excuser et promettez de le faire le plus tôt possible… Il est 19h45.

Lorsque vous demandez aux gens pourquoi ils sont arrivés en retard ou pourquoi ils ont oublié de faire telle ou telle chose, ou pourquoi ils ont été incapables de terminer tel ou tel projet, ils évoquent souvent des facteurs externes pour se justifier, comme le manque d’efficacité des collègues, le degré de complexité de la tâche, les embouteillages, la météo, le système… Personnellement, j’ai rarement vu quelqu’un qui assume sa responsabilité dans la situation et reconnaît sa faute.

Faire des compromis est un art maîtrisé seulement par une poignée de gens

N’était-il pas possible de zapper une réunion sans réelle valeur ajoutée pour vous, et vous attaquer plutôt à ces mails que vous deviez envoyer? Ne deviez-vous pas suggérer dès le départ un autre créneau plus large pour rencontrer votre ami au lieu d’essayer de le caler à tout prix dans une journée chargée? Dans la majeure partie des cas, le genre de contretemps illustré dans l’exemple introductif survient à cause de l’incapacité des gens à identifier leurs priorités. Ils ne savent pas faire de compromis.

L’acte de faire un compromis implique un échange délibéré, c’est-à-dire exécuté par choix et non par défaut. Le compromis suppose par définition de renoncer à A pour obtenir B. Échanger A contre B. Non pas parce que A est moins intéressante, mais parce qu’elle ne figure pas comme priorité à cet instant.

Les compromis jouent un rôle majeur dans nos vies et à toutes les échelles. Des situations quotidiennes et des tâches opérationnelles aux affaires les plus stratégiques et long-termistes de la vie d’une personne. Si vous voulez saisir l’opportunité idéale que vous attendez pour réaliser enfin votre objectif, vous devez alors être capables de dire non aux bonnes opportunités qui croiseront sans doute votre chemin. Sinon, vous allez vous éloigner de votre but en croyant avoir fait le bon choix, avant que vous ne vous en rendiez compte quand cela sera trop tard.

Beaucoup d’athlètes, d’entrepreneurs, de leaders et d’artistes à succès utilisent le levier des compromis pour amplifier leur contribution au monde et progresser davantage vers leur but. Ils choisissent “quel problème ils veulent résoudre en ce moment”, si on veut utiliser les mots de Greg Mckeown dans son livre traitant de l’essentialisme.

A titre d’exemple, Bill Gates est connu par son “Think Week”, qui est un rituel qu’il suit depuis des décades, deux fois par an, isolé dans son chalet donnant sur la mer en plein milieu de la forêt de cèdres. Ce rituel lui permet de se déconnecter de toutes les distractions afin de ne rien faire à part penser, lire, écrire et visionner le futur de Microsoft. L’ex première fortune mondiale fait ainsi le choix délibéré de passer deux semaines de moins au travail et avec sa famille pour cogiter sur l’avenir de sa firme seul au milieu de la nature. 

Michael Porter avait écrit qu’un positionnement stratégique ne peut être viable sans qu’il n y’ait de compromis avec d’autres positionnements. On se rend compte de la pertinence de ce constat quand on zoome sur quelques entreprises leaders dans leurs domaines d’activités, et qui ont choisi dès le départ les choses auxquelles dire non, pour se focaliser sur ce qu’ils savent faire le mieux.

IKEA a par exemple toujours choisi de troquer les services pour une qualité de prix abordable. Vous partez dans leur entrepôt et embarquez le meuble démonté. Vous faites le tout vous-même. Le management de SouthWest Airlines a choisi dès le départ l’ADN de l’entreprise: une compagnie aérienne low-cost. Pour cela, la compagnie ne couvre que quelques lignes sur le territoire, et n’offre pas de repas à bord.

Ces compromis n’ont pourtant pas impacté la performance commerciale de ces entreprises. Ils ont au contraire renforcé leur positionnement dans l’esprit des consommateurs.

La sacralisation du statut “occupé”

Je pense intimement que la principale raison éloignant les gens du bien-fondé des compromis est que la société moderne dans laquelle nous vivons valorise les personnes qui sont engagées dans beaucoup d’activités, simultanément si possible.

On nous a vendu l’idée du “You can do it all” comme baromètre du succès d’une personne. Des notions comme l’ubiquité, qui veut dire être présent à plusieurs endroits en même temps, et le multitasking, qui sous-entend qu’un être humain peut réaliser avec efficacité plusieurs tâches en même temps, ont poussé les gens à croire que plus on est occupé, plus on est productif et mieux on est en phase avec le développement.

En déclarant être occupés et pris tout le temps, nous voulons véhiculer le message que nous sommes importants et utiles. Si au contraire, vous trouvez le parfait compromis entre vos engagements professionnels et personnels, avec un rythme sain et adéquat, vous êtes automatiquement répertoriés comme une personne peu productive, à faible valeur ajoutée pour la société, et limite oisive.

J’en fais moi-même l’expérience souvent quand je déclare à une personne A que je suis très pris et super-occupé, et à une personne B que je suis tout à fait disponible pour tel plan. Même si je parais fort sympathique aux yeux du dernier, je sens que le premier m’accorde plus de crédit.

Nous pouvons faire n’importe quoi, mais nous ne pouvons pas tout faire

Sur un plan professionnel, le non recours aux compromis a négativement impacté mon rapport au travail pendant très longtemps et continue à le faire pour beaucoup de personnes actives, qui s’accrochent à des situations insatisfaisantes et très consumantes car incapables de troquer une option par une autre.

On veut un travail qui soit bien payé mais avec une charge de travail modérée. On veut une stabilité dans le poste mais réclamons des promotions rapides. On se plaint de la routine au travail, mais craignons le changement et résistons face à lui. On désire plus d’autonomie pour la prise de décision mais on refuse la responsabilisation. Ces clashs sans fin ne cesseront évidemment que si l’on sacrifie un avantage pour un autre. Quel est le problème que vous désirez résoudre: Aspirer à plus de liberté ou assurer une sécurité? Prendre plus de risque ou au contraire chercher la stabilité?

Plus on entretient le mythe qu’on peut tout avoir et tout faire, plus on augmente le niveau de stress et de frustration dans notre quotidien. On devient en effet plus stressé car on commence petit à petit à se rendre compte qu’on court dans toutes les directions, sans réellement avancer, ce qui impacte notre estime de soi car on assimile cela à des échecs. Et puis avec le temps ce stress se transforme en une frustration “chronique”. On voit que les choses ne se passent pas comme on l’avait prévu et imaginé, et on passe à côté du domaine où on aurait réellement pu contribuer le plus.

Conclusion

Maîtriser l’art du compromis suppose de savoir dire non aux choses qui ne serviront pas nos objectifs. C’est une discipline qui se travaille et se cultive sur le long terme, et puise son importance dans l’énormité de choix et de bruits qui emballent notre vie, pour nous permettre de rester dans la voie empruntée et de ne pas dévier de la trajectoire.

Si la prochaine fois vous trouverez des difficultés à le faire ou sentez de l’embarras, rappelez-vous d’une chose: si vous n’arrivez pas à fixer vos priorités, quelqu’un d’autre le fera pour vous.

Cet billet de blog a initialement été publié sur le blog Café Léger.