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07/02/2016 11h:16 CET | Actualisé 07/02/2017 06h:12 CET

Liberté, Egalité, Fraternité ... et Qualité (IIIe et dernière partie)

Le plus difficile lorsqu'on quitte son passé, c'est la reconstruction des re-pères. Et avant de songer à en construire des nouveaux, il faut d'abord essayer de sauver ce que vous pouvez de votre ancienne vie. Moi ce qui m'attristait le plus dans ce nouveau paysage

Daddycoo1787

Re-Père(s)

Le plus difficile lorsqu'on quitte son passé, c'est la reconstruction des re-pères. Et avant de songer à en construire des nouveaux, il faut d'abord essayer de sauver ce que vous pouvez de votre ancienne vie. Moi ce qui m'attristait le plus dans ce nouveau paysage, ce n'était pas le changement de décor, ni le changement d'acteurs, c'était de devoir apprendre à vivre sans mon père. Ce qui allait le plus me manquer dans ce voyage sans lui, c'est tout le temps que nous n'allions plus passer ensemble. Je regrette que cela se produise de manière aussi précoce, alors que j'étais encore en plein âge de l'éducation.

Ce sont les instants que l'on passait ensemble, et toutes ces petites choses qu'il m'enseigna au gré des rencontres et des circonstances qui allaient le plus me manquer. Mon père a été mon premier professeur, assurément le plus doué de tous. Il ne ratait jamais une occasion de m'apprendre quelque chose de nouveau, comme ce jour par exemple, où petite, il m'expliqua à sa façon pourquoi je ne pouvais pas venir avec lui sauter des rochers.

Nous étions dans la mer, sur son bord précisément, parce que je ne savais pas encore nager à cette époque-là. Il me retira le brassard gauche et me tira quelques mètres plus loin jusqu'à ce qu'il ait à peine pied. Il cessa de bouger et nous laissa couler, puis ressorti quelques secondes plus tard pour m'expliquer ce qui venait de se passer. "Ton corps ne bouge pas", me dit-il. "Si tu vas dans l'eau tu vas couler, ce principe a été expliqué par un monsieur qui s'appelle Newton... Et si tu veux flotter, tu dois produire une force, en battant des jambes par exemple, ça, ça a été dit par Archimède". "Et que dois-je faire pour apprendre à ne pas couler ?" demandai-je naïvement. "Ah ben ça ! Il te faut apprendre à nager !". Rétorqua-t-il, le sourire taquin.

Douze ans, j'ai été coupée de mon père à l'âge de 12 ans ! Je comprenais bien que cela arriverait un jour, mais j'étais loin de me douter que cela se produirait si tôt. Et maintenant, me disais-je, s'en était fini pour toujours.

Il avait pourtant tout fait pour que cette séparation ne nous pèse pas trop. Il était très présent et très impliqué dans nos études, il appelait tous les jours et venait régulièrement nous rendre visite. "Nous rendre visite", cette expression me tue. Lorsque l'on habitait ensemble, nous étions son épicentre, son éternel point de chute, dorénavant nous n'étions plus qu'une destination parmi tant d'autres, un simple point sur une carte.

C'est vrai qu'il nous rendait régulièrement visite. Mais certains de ses passages étaient si furtifs, que j'avais parfois l'impression d'avoir rêvé sa présence. La veille, il était là attablé à sa place, celle du chef de famille et le lendemain au réveil, il avait disparu. Seule la vue des trois qu'il posait soigneusement sur la table, après les avoir retirés du cartable, me prouvait sa présence passée. Les trois, ce sont les 3 journaux favoris de mon père : El Moudjahid pour la ligne officielle, le Soir d'Algérie et le Quotidien d'Oran pour tout le reste. Ces lectures me sont précieuses, elles sont mes nouvelles d'Algérie. Ces journaux sont mon lien, ils sont mes boussoles. Je les savourais à pas comptés, à un rythme lent, pour essayer de faire durer la lecture le plus longtemps possible, jusqu'à ce que j'en aie des nouveaux ; jusqu'à la prochaine venue du messager.

Intégration

Dans ce travail de reconstruction, les tâches de chacun étaient bien définies : les adultes étaient chargés d'améliorer les conditions matérielles de notre existence et les enfants eux avaient pour mission de "s'intégrer" et de bien travailler à l'école. Intégration, ce terme ne m'a jamais parlé. A la maison on ne l'a d'ailleurs jamais utilisé, mon père lui préférait l'expression "trouver sa place". On ne l'entendait pas beaucoup à la télé non plus à cette époque, enfin pas autant que depuis le début des années 2000.

Il ne me convainc convient pas à plusieurs égards ; il est d'abord un mot qui suppose un mouvement, une action. Il ne me parle pas parce que je n'ai pas eu le sentiment d'avoir fait un effort pour m'intégrer, je me suis juste laissé fondre dans le décor.

Ensuite, je le trouve violent dans son absolutisme. Il impose à celui qui souhaite s'intégrer de se débarrasser de ses bagages, de se vider de son eau, de ce qui constitue une partie de son être. Il est douloureux et injuste envers celui qui vient d'ailleurs, car il suppose que l'on doit se faire Hara-Kiri, se tuer d'abord pour renaître ensuite.

Si mon "intégration" se fit sans encombre, c'est que j'eus quelque part beaucoup de chance car je ne partais pas avec des aprioris négatifs, ce qui aide déjà (beaucoup) pour "s'intégrer" quand l'autre ne vous renvoi pas une image négative de vous-même. Sa différence, l'étranger la porte en lui, c'est juste, mais la différence se trouve aussi dans le regard que l'autre pose sur vous. J'étais la fille de la dame dont "on a du mal à croire qu'elle venait d'Algérie". Pour reprendre les premières banalités échangées avec mes professeurs. Dieu que mon pays était méconnu, les femmes comme ma mère se comptaient pourtant par centaines de milliers. Eux n'avaient en tête que les images de boucheries diffusées au JT, moi je n'avais pas oublié toutes les élégantes qui m'avaient élevée.

Quand vous avez tant laissé, vous vous raccrochez souvent aux symboles, vous essayez de récupérer tout ce qui est récupérable. Il y a ce que vous perdez pour toujours, mais il y a aussi ce que vous réussissez à (sauve)garder : vos repères constants, qui reprirent doucement et progressivement place dans votre nouvelle vie. Ce fut d'abord un nouveau vélo pour les échappées belles. Ce fut ensuite l'inscription au conservatoire (municipal) où je pus reprendre les leçons de musique, et puis enfin ce fut cette surprise que ma mère me fit, le jour où elle déposa une raquette sur mon lit, avant de m'annoncer mon inscription au club de tennis de la ville.

Quand je regarde en arrière, je comprends mieux pourquoi mon intégration s'est faite sans heurts. C'est que même si le décor était différent, le code lui n'avait pas (vraiment) changé. En définitive, mon nouvel environnement n'était pas très éloigné de ce que je connu en Algérie. La seule chose qui disparut vraiment du paysage, c'est l'arabe, dont je n'entendais plus la douce mélodie.

Mon école française ressemblait en de nombreux points à mon école algérienne : elle était publique et accueillait des élèves venus de tous horizons. Les camarades de classe A, enfants de professeurs et/ou de fonctionnaires me donnaient aussi cette impression de déjà connu. Ces informations sur les parents, je les obtins vite grâce à cette longue tradition professorale, qui veut que l'on demande en chaque début d'année aux élèves, de dire à voix haute leurs noms et profession des parents. Ces élèves étaient comme mes camarades algériens, volontaires et studieux, Ils étaient heureux de venir à l'école le matin, restaient toujours courtois et polis avec les professeurs. Ils étaient disciplinés et démontraient une évidente soif d'apprendre.

Et bien qu'issus de cultures différentes, nos vies d'enfants étaient régentées de la même façon. A la maison, nous étions soumis aux mêmes règles : les devoirs d'abord, pas de télé le soir, jamais de vulgarités. Pas de sorties passée une certaine heure. Les repas eux se prenaient en famille et à heures fixes. Non vraiment, sur ce point-là, je ne peux pas dire que les choses avaient vraiment changées.

C'est même plutôt le contraire qui se produit. C'est en écoutant mes camarades que je réalisai que j'étais bien la seule à voir ces différences. Mon seul signe distinctif était de venir d'un territoire qui faisait sa traversée de guerre.

Je me souviens encore de ce jour où je compris que nous, Algériens, venions d'un endroit qui était inscrit au patrimoine mondial de l'universalité. Tout a commencé avec Marivaux, et sa pièce de théâtre du Jeu de l'Amour et du Hasard. J'y jouais le rôle de Lisette et j'étais à la recherche d'une jolie robe d'époque pour la première représentation.

Je suis allée faire un tour dans la seule boutique de la ville où l'on pouvait espérer trouver pareils costumes. J'en suis ressortie les mains vides, pas vraiment séduite par les robes de style Marie Antoinette proposées par la loueuse. Leur style extravagant ne ressemblait en rien à celui de Lisette, la servante qui prend le temps d'une pièce les habits de sa maitresse. Les robes donnaient l'impression d'être faites de bric et de broc et les finitions elles faisaient bâclées. En sortant de la boutique, je me demande comment je vais bien pouvoir trouver la tenue idéale pour Lisette, que j'imagine porter une tenue élégante mais discrète. C'est alors que j'ai pensé à ma mère ou plutôt à une pièce qu'elle avait dans sa garde-robe et qui pouvait tout à fait faire l'affaire pour l'occasion : une Blouza de teinte bordeaux, décorée avec soin et confectionnée avec un tissu que mon père lui avait rapporté d'un voyage au Cachemire

Le jour de la première, mes camarades vinrent me féliciter pour ma prestation quand très vite l'échange ne tourna plus qu'autour de la tenue. Ce soir, c'est elle la vedette. "Elle est magnifique ta robe", me dit l'une d'elles "c'est une superbe robe d'époque, on dirait une vraie, mais tu l'as trouvée où ?! C'est une robe de famille ?". Je suis amusée par sa remarque. «Mais c'est une Blousa" lui dis-je, "c'est une robe traditionnelle Algérienne ! Elle appartient à ma mère". «Ben on ne dirait vraiment pas", me répondra-elle, "elle fait tellement vraie!".

Même cette teinte de nuance, ils ne la voyaient pas. C'était comme si le passé n'avait jamais existé et que seul comptait le présent qui nous assemble.

Les mélangés dont je me sentais le plus proche à l'époque, c'était mes cousins. Ils donnaient l'impression de vivre leur différence de manière sereine. Ce n'était pas des métissés de métropole comme le voudraient les probas mais des moitié réunionnais, moitié algériens. J'avais l'impression d'avoir embarqué dans le même bateau qu'eux et d'être moi aussi une venue des Îles (traduction littérale du mot Algérie en arabe classique). Eux venaient des Îles françaises lointaines, et moi mes Îles avaient été lointainement françaises. Je venais du pays des vielles tombes. Le pays où l'on compte plus de français qui reposent sous terre, que de français qui respirent son air. Ils sont les originaires des départements d'Outre-mer, je serai l'originaire des territoires d'outre Histoire.

Et si je me suis rapprochée un peu plus de ceux qui me ressemblaient, ce fut en revanche la césure avec ceux qui me ressemblaient autrement. En réalité, ma mère n'avait pas besoin de l'intervention de Monsieur B. pour me dire de ne pas me mélanger. Cette consigne, elle me l'aurait donnée où que j'aille. Monsieur B, lui, n'avait fait que lui indiquer dans quel sens allait le vent ...

Ceux qui dénoncent le communautarisme dans les quartiers ont tout faux lorsqu'ils tentent d'en extraire l'essence. Ils prétendent que les Maghrébins ont une tendance naturelle à vivre entre eux. Comme si le seul fait de venir d'un même endroit, suffisait à ne vouloir faire qu'un. La réalité est tout autre. Les liens sociaux qui se tissent au Maghreb sont une équation à variables et quotients multiples - qui tantôt se complètent, tantôt se concurrencent, tantôt se contredisent et tantôt s'annulent. Il y a les liens familiaux bien sûr, qui constituent une première couche de liens. Il y'a ensuite les relations qui se tissent du fait de l'origine socio-professionnelle. Il y a également la question de la distance géographique et puis enfin il y'a le sujet des modes de vies, qui relève -dit-on- de choix personnels ... Mais, pas que...

Les liens qui unissent les Algériens, d'ailleurs et d'Algérie, sortent du schéma classique de la simple explication par l'origine sociale. Et s'il fallait mettre en lumière ici, un élément pour tenter de comprendre pourquoi des gens se retrouvant dans un même lieu, ne se mélangeaient pas naturellement, ce serait peut-être celui de la distance géographique. En Algérie, distance géographique (de la ville) et distance culturelle ont souvent eu tendance à se confondre. En réalité ceux qui ne se mélangent pas en France ne se mélangeaient déjà pas en Algérie. Il faut retourner à l'histoire du peuple algérien durant la colonisation pour comprendre comment s'articule le lien entre origine géographique et mode de vies. La modernité ayant presque toujours fait son entrée par la ville.

C'est que tous les Algériens ne vécurent pas de la même manière la présence française en Algérie. Il y a ceux qui ont cohabité avec les français et qui ont pu bénéficier (même de manière imparfaite) des infrastructures qui avaient été apportées par les colons. Et puis il y a tous les autres, ceux qui ne virent absolument rien de ce progrès.

Apporté, peut-être serait-il plus adéquat d'utiliser le terme "importé" puisque les Français n'ont fait qu'apporter les techniques nées en Angleterre durant la seconde révolution industrielle. C'est sous son impulsion qu'est née la cité, dans son acceptation moderne. C'est elle qui permit l'émergence de grands ensembles urbains en Europe. C'est à l'arrivée de cette dernière que l'exode rural commença véritablement, et qu'on se mit à bâtir à grande échelle des logements pour héberger les ouvriers, venus des campagnes par milliers pour travailler dans les usines.

Il faut toujours rendre à César ce qui appartient à César, et pour ce qui est du progrès technologique, force est d'admettre que la lumière, à l'instar de la machine à vapeur, nous vient d'abord d'Angleterre et non de France. Cela ne signifie pas que la France n'avait pas de génie, ou qu'elle n'a pas elle aussi contribué à enrichir ce progrès. Mais les partisans du rôle civilisateur de la France en Afrique ont trop tendance à oublier ce point lorsqu'ils décrivent l'Algérie des premières conquêtes, comme ressemblant à un pays désert et sous-développé - peuplé de populations barbares, justifiant ainsi l'idée qu'il fallait à tout prix "civiliser". L'Algérie n'était pas développée industriellement à cette époque, parce que ce n'était pas encore le moment, point.

De cette conquête de l'autre rive, il y eut un déplacement des populations vers les villes, et il y eut également des écoles de construites. Prenez la relation des algériens à l'école pendant la présence française par exemple, tous ne vécurent pas cette expérience de la même manière. Déjà tous les enfants algériens n'ont pas été à l'école et parmi ceux qui l'ont fréquenté tous n'ont pas étudié dans les mêmes conditions. Il y' a ceux qui n'ont pas été scolarisé ou très peu parce que ce n'était pas dans la culture familiale, de fréquenter l'école coranique ou républicaine (rappelons que l'instruction obligatoire est relativement récente en France et qu'elle remonte aux lois Ferry de 1882). Et puis il y a ceux qui ne la connurent pas car elle n'existait tout bonnement pas (appelons ça les territoires non encore apprivoisés de la république), et parmi ceux qui l'ont fréquentée, il y avait encore d'autres degrés de nuances, certains ont étudié avec des français et/ou des colons, quand le reste, la grande majorité en fait, étaient dans des écoles composées à 100% d'élèves "indigènes".

Ces nuances sont importantes. Elles permettent de comprendre que nous ne partions pas tous du même point de départ, et que nous n'avions pas tous traverser la même distance culturelle, à fournir les mêmes efforts pour nous "intégrer". Que le choc culturel fut plus violent pour d'autres. Si certains ont eu plus de facilité à se reconstruire, c'est qu'ils avaient déjà une proximité avec une "modernité" qui était bien antérieure à leur arrivé en France (qu'ils ont connue, côtoyée et vue dans ses habits civils). Pour d'autres en revanche, ce fut plus dur car il fallait apprivoiser un environnement qui leur était totalement étranger, un monde nouveau, qui était effrayant de changements. Ce fut le grand saut pour ceux qui revenaient de loin, des camps de rétentions notamment.

A cette tentative d'explication sociologique, il faut également rajouter un élément anthropologique, propre aux peuples issus de culture tribale. Là d'où je viens, ne pas se mélanger est une vertu. Cette injonction revêt de multiples sens : ne pas se mélanger au sens propre. Il peut aussi vouloir dire ne pas se disperser, ne pas se détourner de ses objectifs, ne pas se laisser influencer, ou encore ne pas rajouter à sa vie les problèmes d'autrui. "Ne te mélange pas avec ceux qui ne prennent pas l'école au sérieux", disait souvent ma mère. Elle me répétera la même chose au sujet de toutes les fréquentations qu'elle jugera "pas sérieuses", comprendre pas assez impliquées dans leurs études.

Les professeurs du collège me diront plus ou moins la même chose. A un prof à qui je demandais pourquoi l'on ne faisait rien pour arrêter le chahut des classes du fond, parce que personne ne pouvait sérieusement penser que l'on pouvait préparer son entrée au lycée dans de telles conditions, ce dernier me répondit "ça ne sert à rien de lutter avec les chahuteurs, à 16 ans ils vont arrêter l'école, et ceux qui poursuivront iront dans des sections moins exigeantes, dans des lycées professionnels pour y apprendre un métier." J'ai l'impression d'avoir déjà entendu cette phrase quelque part. C'était au primaire en Algérie, à l'époque, j'étais fiancée malgré moi au Caïd de l'école. Il se tenait à carreau en classe, mais m'en avais fait voir de toutes les couleurs aux sorties d'école. Il n'en foutait pas une en classe mais il ne redoublait étrangement jamais, il m'a collé aux basques six années durant. Un jour en fin d'année, apprenant qu'on ne l'avait pas fait redoubler malgré ses résultats bérézinesques, j'ai dit à la directrice : "ce n'est pas juste ! Vous faites redoubler ceux qui travaillent dur et qui font tout pour s'en sortir, et vous laissez passer ceux qui ne travaillent pas !". "Sois patiente", me répondit la directrice, "tout ça ne sera bientôt qu'un mauvais souvenir, il ne passera jamais le cap de l'examen de la 6eme" (l'examen qui sanctionne la fin des études primaires et qui vous permet d'accéder au cycle secondaire).

"En m'intégrant" j'ai fait comme mes camarades, j'ai complétement fait abstraction de mon environnement, la présence de ces chahuteurs m'indifférait totalement. Désormais, mon école se résumait à ce qu'elle contenait d'élèves dans ma classe. Quant à la peur, je ne l'ai plus ressentie depuis que j'ai cessé de regarder ces "caïds" avec les yeux de la peur. D'ailleurs, soit dit en passant, ce n'en étaient pas vraiment des caïds, c'est la loose la vraie que de s'en prendre à des petites collégiennes. Et puis les caïds, les vrais eux étaient dehors, et ils étaient plutôt du genre gentlemen voyous, aimables et gentils envers les filles du quartier.

Et si cet exil me fut moins amer que prévu, C'est que je j'y fis la découverte d'une autre maison, la demeure des immortels : La Bibliothèque. Si l'école était la maison de dieu, la Bibliothèque elle, serait son Panthéon. C'est parce que j'y cherchai mon père et ma mère que j'y suis entrée la première fois. Je me souviens encore de ce jour, où je me suis avancée fébrile vers la bibliothécaire pour lui demander où je pouvais trouver les livres d'Albert Camus. La dame tapota sur son vieil ordinateur et me dit "Camus, tous les livres sont en prêt. Il ne nous reste plus que La Peste, est ce que cela vous convient ?". Je hoche la tête pour lui signifier que oui, elle me donne alors une indication que je ne comprends pas. Je ne réagis pas, la dame devine que je ne sais pas chercher les livres. Elle quitte alors sa chaise pour me montrer son emplacement et en profite pour m'expliquer comment sont organisées les rangées.

Elle me tend le livre, je le saisis, fixe du regard son titre, inscrit en gras, en lettre capitales et en rouge. LA PESTE, j'ai l'impression de lire le titre d'une dépêche de presse. Même mort il reste d'aujourd'hui- Camus. Je serre le livre contre moi et demande à la bibliothécaire où est-ce que je peux trouver les dictionnaires. Des généralistes ou des spécialisés ? me demande-t-elle.

- Des généralistes je crois, je veux juste apprendre des nouveaux mots, comprendre leurs sens.

-Alors dans ce cas-là, je vous conseille plutôt les encyclopédies, elles sont beaucoup plus riches en explications. Vous les trouvez au fond de l'aile gauche.

Je poursuis mon exploration seule, me rend du côté des encyclopédies. J'y sélectionne un volume au hasard, ferme les yeux, ouvre une page de manière aléatoire, et lis la définition du premier mot que je trouve sur le côté supérieur gauche. Je ferai la même chose, des années durant, comme à chaque fois que je mettrai les pieds dans cette bibliothèque où je passerai mes années adolescentes. Une encyclopédie. C'est tout ce que j'ai pu trouver pour remplacer mon père.

Les Autres, c'est moi

Les années passèrent, l'école de Jules Ferry a bien tenu promesse en vous emmenant à bon port. Vous en êtes sortie avec des diplômes et des certitudes, convaincue qu'elle vous avait appris déjà suffisamment pour affronter la vie. Vous pensiez également l'avoir quitté pour toujours, mais vous retombez dessus par hasard, pas en tant qu'élève, mais en tant que professeur cette fois-ci

Une école de la seconde chance vous dit-on et vous assure-t-on. Vous allez prendre en charge des élèves qui sont sortis du système éducatif étatique et qui sont récupérés ici pour tenter de sauver ce qui peut être encore sauvé. Certains sont plus grands et préparent des BTS et plus, d'autres sont plus jeunes, ont une moyenne d'âge de 16 ans et apprennent un métier.

Ce que vous craigniez le plus en acceptant cette mission, c'était de ne pas réussir à gérer les élèves difficiles, les éléments dits perturbateurs. Ce ne fut rien de tout ça. Rien ne se passa comme je me l'étais figuré. Bien sûr que j'eus droit aux classiques éléments difficiles - des adolescents sur la défensive, mais que vous découvrez (si l'on se donne la peine et le temps de les découvrir) plus grincheux et contestataires que foncièrement violents. Les élèves que j'avais récupérés étaient surtout des enfants cassés, et peu sûrs d'eux, traînant des difficultés d'apprentissage que même un professeur aguerri aurait eu du mal à guérir.

Le directeur m'avait également annoncé que parmi les élèves qui me seraient confiés, j'aurais également à gérer une classe un peu particulière et qui ne serait composée que de deux étudiants, placés volontairement dans une classe distincte, en raison du handicap dont ils souffrent : la dyslexie. Bien que ce ne fût pas toujours évident, ces élèves ne posèrent pas de difficultés insurmontables. Ils étaient vaillants et travailleurs. Ils avaient été diagnostiqués dès leur jeune âge et avaient été pris en charge à temps. S'ils avaient choisi cette école, c'est qu'ils ne se sentaient tout simplement pas à leur place à l'école normale et préféraient être dans un milieu où on ne les jugerait pas et où ils pourraient apprendre à leur rythme.

Sur la dyslexie, j'apprenais à travers ce métier qu'elle pouvait aussi être clandestine, comme cette fois où je découvris par hasard, au détour d'un banal exercice d'élocution, qu'elle touchait l'une de mes élèves. Quand j'en ai parlé à la gamine à la fin du cours, et que je lui ai demandé si ses parents l'avaient déjà emmené voir un médecin pour ça, elle ne savait même pas ce que c'était. Elle ne savait même pas que ce genre de dysfonctionnement pouvait exister, elle n'était même pas au courant qu'elle avait le droit d'appeler ce mal : maladit.

Confrontée aux difficultés de compréhension en lecture de certains et à la faiblesse de l'expression orale et écrite de la majeur partie de ces élèves, j'ai tenté de leur apprendre à raisonner - parce j'estimais qu'il n'y avait pas pire handicap que celui de ne pas être capable de réfléchir, que celui de ne pas être capable de conceptualiser ses idées, que celui d'être réduit à l'état d'animal. Là encore j'ai été confrontée à un autre obstacle, celui du manque de références et de culture générale. J'ai alors tenté de leur transmettre une méthode, en m'appuyant sur des sujets qui leur étaient familiers où qui étaient directement en lien avec leur travail pour forcer la réflexion (ils étaient tous en alternance). Ça ne marchait peut-être pas avec tout le monde, mais ça réussissait avec certains.

Dans cette aventure, je vis aussi des espoirs (trop peu) se concrétiser en réalité, comme ces deux étudiantes qui ont réussi à utiliser leur passage dans cette école comme un tremplin pour réintégrer des filières plus traditionnelles. Mais ce que je retiendrai de cette expérience plus particulièrement, c'est que les adultes ne sont malheureusement pas toujours à la hauteur des enfants. Tous ces enfants qu'on a trahis et auxquels on menti. Qu'on fait rêver en vendant à leurs parents l'assurance d'un avenir.

Une formation professionnelle qui leur permette d'apprendre un métier et d'obtenir un diplôme et qui déboucherait ensuite sur un travail valorisant. Dans les faits, ils apprenaient quasiment tous le même métier, celui d'équipier polyvalent dans des établissements qui n'ont de restaurant que le nom. Quand je les questionnais sur leurs maîtres d'apprentissage, ceux qui sont censés prendre le relais sur le terrain, j'ai entendu beaucoup de souffrance. Certains adultes étaient loin d'avoir ne serait-ce que les compétences humaines requises pour mener à bien cette mission. Au final, ce petit business profitait surtout aux employeurs et aux écoles privées (pas toujours très sérieuses) qui trouvaient par là un moyen d'avoir une part du gâteau de cette manne qu'est le business de la formation professionnelle. L'apprenti lui n'était qu'un appât, une source de financement.

Si ça c'était le niveau de ceux qui tentent de s'en sortir, me disais-je, dans quel état étaient ceux qui en sont partis ?

Parfois, quand j'observais ma classe, il m'arrivait de voir double, je regardais ceux que j'avais en face de moi, et au loin, à l'horizon je revoyais les visages de ceux que j'avais laissé derrière moi : ceux qui ont quitté l'école à 16 ans, ceux qu'on a orienté vers l'enseignement professionnel pour apprendre un métier qu'ils n'exerceront probablement jamais, ceux qu'on a laissés partir du primaire en sachant pertinemment qu'ils n'avaient pas les reins assez solides pour affronter le collège, ou encore ceux qu'on s'est empressés de traiter comme des quasi-délinquants, alors qu'il s'agissait surtout d'enfants qui avaient besoin d'attention, d'écoute, et d'une figure autoritaire bienveillante.

On ne peut penser objectivement l'échec des élèves, sans parler de l'échec du corps professoral. Disons-le clairement, les professeurs font un travail formidable, mais si les enquêtes de l'éducation nationale admettent bien volontiers la baisse du niveau des élèves sur ces 30 dernières années, peu d'études en revanche reconnaissent que le niveau des professeurs avait lui aussi baissé.

Les professeurs ont besoin d'aide et de moyens pour bien mener leurs missions. Il faut leur permettre de travailler dans de bonnes conditions, leur donner les ressources et les outils qui leur permettent de faire leur travail convenablement. Il faut leur accorder plus de reconnaissance pour le travail qu'ils font : élever une nation ! Certains professeurs par contre, et avec tout le respect que l'on doit aux personnes qui exercent cette belle profession, ne sont pas faites pour ce métier; leur place n'est pas dans une école, ou alors dans les bureaux, là où ils resteront, loin, très loin des enfants.

A quoi peut bien ressembler l'existence de ceux qui sont privés de paroles ? Comment vit-on quand on manque de tout, même de mots ? Le diplôme n'est pas nécessairement signe d'intelligence, ça n'en fait nul doute. Mais tout de même, comment avons-nous pu relâcher dans la nature, des enfants qui n'eurent pas l'opportunité d'apprendre à raisonner et à réfléchir ? C'est pourtant un exercice dont la maitrise est essentielle si l'on veut éviter à ces enfants, partis bien trop tôt, de faire les mauvais choix.

Ces enfants perdus de la république, les visibles invisibles, se comptent aujourd'hui par centaine de milliers. Certains ont (un temps) mal tourné et ont fini par se retourner. D'autres tournent toujours en rond, quand le reste, lui, s'est perdu pour toujours. Ceux qui se sont réveillés, mais trop tard ont mis du temps à faire la paix avec leur passé. C'est vrai, qu'il leur en a fallu du temps pour comprendre que leur destinée (malheureuse) n'était pas une fatalité, qu'elle n'était pas nécessairement écrite comme ils avaient pu le penser et que leur échec futur n'était qu'une projection, une hypothèse probable mais pas absolue, qu'il n'était pas tracé à l'encre indélébile et qu'ils auraient pu, s'ils avaient acquis cette conscience plus tôt, démentir ces prédictions.

Il y'a 10 ans, lorsque qu'il m'arrivait de causer avec ces damnés de la république, j'en ressortais souvent grandie, riche d'une connaissance nouvelle que je venais d'acquérir. J'ai discuté avec des hommes en colère mais conscients des failles qui nous entourent. C'était l'époque où le rap et ses sages poètes de la rue servaient encore de parolier aux âmes en peines. Aujourd'hui, l'amour du bon beat et du bon mot est toujours là, mais depuis, d'autres prophètes ont fait leur apparition. Eux, ce sont les nouveaux prêcheurs du web, Soral, Dieudo pour ne citer qu'eux, mais il y en a tant d'autres.

Ce n'est pas très compliqué de deviner qu'ils visionnent ces vidéos, même s'ils ne vous le diront pas d'emblée. Il suffit d'entendre les raisonnements qu'ils tiennent pour comprendre qu'ils ne viennent pas d'eux. Vous n'avez pas la prétention de leur imposer votre angle, chacun est libre de ses pensées, mais parfois vous ressentez ce besoin impérieux d'intervenir, quand vous entendrez des assertions qui sont trop farfelues, trop grossières pour être vraies.

En les invitant à disséquer et à déconstruire un problème à froid, à la manière d'un légiste. En les poussant à remonter sereinement l'arbre des causes, vous arrivez au moins à les convaincre que leur raisonnement linéaire, qui confond souvent effets et causes, est peut-être trop simpliste pour l'emporter.

C'est tout le problème des personnes qui manquent de culture générale, ils n'ont pas les outils qui leurs permettent de voir un problème sous un angle à 360°. C'est de là que vient le succès des prêcheurs du web. Ils prétendent vendre de la culture G en kit, ils vendent à ces jeunes l'illusion de rattraper toutes les connaissances auxquelles ils n'ont pas eu accès du fait de leur instruction inachevée. Pourquoi pas ? - pourrait-on se dire- après tout, les prépas concours font la même chose. Sauf que les connaissances qui leurs sont transmises sont bien souvent orientées, subjectives et partiales. Elles sont malhonnêtes dans le sens où elles ne suffisent pas à leur permettre de faire correctement le tour de la question.

Il est un point en revanche sur lequel Soral n'a pas tort : c'est lorsqu'il dit que la France a dans ses cités des bons gars, et que celle-ci ne prend pas toujours la mesure de la chance qu'elle eut en tombant sur des garçons aussi gentils. Il a raison lorsqu'il reconnait qu'il y a en France assez de malaise pour faire des banlieues un lieu en perpétuel soulèvement, et lorsqu'il admet que la France eut jusqu'à présent de la chance que la violence exprimée se soit presque systématiquement cantonnée à la périphérie des villes. Les anciens disent que la cité vous apprend aussi l'art de la tempérance en milieu violent.

Histoires d'Aujourd'hui

Hanane*

Hanane est une jeune mère de famille de 33 ans qui habite dans ces quartiers qui ont fait les unes des journaux. Hanane est une maman épanouie mais une épouse pas très heureuse. Elle est condamnée à vivre éternellement avec un homme qu'elle a mal choisi. Elle est forte et pourrait pourtant partir, mais elle est trop attachée au bien-être de ses enfants et refuse toute idée de leur imposer un jour, qui sait, un nouveau père.

Hanane est voilée, elle ne passe pas son temps à vous faire la morale ou à argumenter ses pensées à coups de versets et de hadiths. Hanane aime Dieu, et elle le porte en elle, tout simplement.

En fait Hanane a deux passions, ses enfants et sa spiritualité. Ils sont ses repères, tout ce qu'elle a construit et à peu près tout ce qu'elle possède aujourd'hui.

Hanane est une fille discrète et bien élevée, mais Hanane n'hésite pas à sortir de ses gonds lorsqu'une personne, dans une administration ou au centre commercial lui parle mal à cause de son apparence. Elle semble un peu sur la défensive en ce moment, elle ne nie pas qu'elle réagit parfois sous le coup de l'émotion. Mais certains jours dit-elle, elle n'a pas la force de désamorcer la tension, de se demander si la personne à qui elle a affaire est raciste ou est tout simplement mal lunée.

Hanane a deux petites filles, elles viennent de sortir de CM2. L'année prochaine elles iront dans une école privée d'enseignement catholique. Hanane n'est pas prête à faire pousser ses enfants dans l'environnement où elle a grandi et souhaite pour eux une éducation plus douce. Ceux à quoi elle aspire ? Que ses filles aient une vie normale, tout simplement.

Hanane me donne un chiffre qui me laisse songeuse. Elle affirme que la moitié des mamans des sortants de CM2 ont inscrit leurs enfants au collège catholique.

Malik*,

Malik a 41 ans. Il fait partie de ceux qui se sont perdus pendant longtemps. Il est aujourd'hui marié et père de famille. Il n'est pas au chômage mais son travail est dur, physique et modestement payé. Son dos est cassé mais il arrive à tenir et à se lever le matin grâce aux antidouleurs qu'il prend tous les jours.

Malik ne vote pas, il est fâché avec la République et ne croit pas en ses institutions. Mais il n'ira pas jusqu'à voter FN comme se le sont jurés certains, parmi les plus jeunes surtout, il ne souhaite pas du tout à son fils de grandir dans une France dirigée par le FN.

Malik a raison d'être en colère mais sa raison il la garde pour lui. Il ne veut pas encombrer ses enfants avec ses tourments, pour lui il est trop tard, mais pour ses enfants, il y croit, encore-quand même un peu

Aujourd'hui est jour de fête, mais aujourd'hui n'est pas comme d'habitude. L'humeur n'est pas vraiment à la célébration. L'atmosphère est pesante, nous sommes fin novembre 2015 et vendredi 13 est passé par là.

Malik et son fils sont installés à une table, ils attendent d'être servis. La maman de Malik qui est assise juste à côté de lui raconte à son petit-fils, des anecdotes croustillantes sur son père. Elle a sorti les vieux dossiers. L'assemblée tout entière éclate de rires.

La grand-mère se rapproche ensuite de son petit-fils, l'embrasse et lui dit cette phrase qu'elle répétait parfois à son propre fils quand il était plus jeune "tu es un algérien mon fils !" Une manière, peut-être, un peu maladroite de dire à sa chair, n'oublie pas d'où tu viens.

Le petit fils rougit, le père aussi, cette scène la ramené loin en arrière. Avec toutes ces difficultés, il avait presque oublié qu'il avait lui-même été un insouciant enfant.

Soudain, le père qui n'a pas pipé mot depuis que sa mère a pris la parole réagit :

"Tu es algérien ! Mais tu es français aussi mon fils ! Tu n'es pas moins français que les français, et tu n'es pas moins algérien que les algériens. Tu es les deux à la fois et tu en as le droit ! Ne laisse jamais personne te dire le contraire". Son garçon leva la tête et regarda le père le sourire fier. Malik regarde la maman, il espère qu'elle ne s'est pas sentie offensée par sa sortie, ce n'était vraiment pas le but. La maman lui répond avec un sourire. C'est vrai ce qu'il dit son fils, son sang vient d'ailleurs c'est juste, mais chez lui c'est ici, maintenant.

Hanane, Malik,

Je souhaite à vos enfants de trouver leur place,

Je souhaite à tous les enfants de trouver leur place.

(*): Les prénoms ont été changés

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