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16/12/2015 12h:42 CET | Actualisé 16/12/2016 06h:12 CET

Liberté, Egalité, Fraternité... et Qualité (2ème partie)

Je suis arrivée en Algérie au petit matin; nous étions en plein été et Oran somnolait encore à cette heure-là. Ce qui marque aux premiers abords lorsque vous quittez l'aéroport, ce sont les innombrables barrages, ou devrais-je plutôt dire barrages barricadés, installés au long des routes par l'armée. El Khadra n'avait jamais aussi bien porté son nom.

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Je suis arrivée en Algérie au petit matin; nous étions en plein été et Oran somnolait encore à cette heure-là.

Ce qui marque aux premiers abords lorsque vous quittez l'aéroport, ce sont les innombrables barrages, ou devrais-je plutôt dire barrages barricadés, installés au long des routes par l'armée. El Khadra n'avait jamais aussi bien porté son nom.

J'ai quitté une Algérie aux couleurs blanches ; blanche comme la couleur des voiles que les petites écolières se sont mises à porter sous la contrainte, après cette journée de printemps 94, où nous découvrions à l'entrée de l'école un communiqué signé d'un mystérieux émir. Le communiqué appelait toutes les filles qui souhaitent continuer à vivre poursuivre l'école, à se voiler.

Hier elle était blanche et aujourd'hui je la retrouve verte. Elle n'est pas verte espoir ou vert martyr ; elle est vert kaki.

L'Algérie avait de nouveaux dieux et personne ici ne s'en plaignait. On était loin de l'Algérie rêvée de Ferhat Abbas, des enfants du Printemps Berbère et d'Octobre 88. Entre les hommes de l'Émir et les hommes en képi, les Algériens avaient choisi. Ici, c'est Oran. Ici, ça ne sera jamais Téhéran.

On s'habitue très vite à la présence des militaires. Les check-points barricadés et les innombrables contrôles qu'on a dû passer pour arriver à la maison rassurent plus qu'ils n'intimident. Cette région a de toute manière été de tout temps particulièrement surveillée par les forces de sécurité. Et ce serait assurément un très mauvais signe pour Alger si ce petit coin d'Algérie venait à être attaqué. Les hommes au képi sont tendus, le verbe est brusque. Mon père m'explique qu'il ne faut pas leur en vouloir parce que le danger guette, qu'il est permanent et imminent et que les égorgeurs étaient à moins de 30 kilomètres d'ici, cachés dans les douars de l'arrière-pays.

Après presque une heure de route, j'arrive chez moi et retrouve enfin l'endroit où j'ai grandi. La première impression fut d'être tout de suite interpellée par ce silence seigneurial. Mise à part les quelques hommes qui s'en vont au travail, il ne semble pas y avoir d'autres signes de vie ici.

Les volets des fenêtres sont fermés, vous remarquez que les portes d'entrée des maisons ont été renforcées par des portes en fer forgé, chose qui n'existait pas 2 ans auparavant. Vous ne vous inquiétez pas plus que ça. De toute manière, ici, dans cette résidence où habitaient des familles venant des 4 coins du monde et d'Algérie, il était habituel de la voir se vider à cette période de l'année. Personne ne reste ici durant l'été. Les vacanciers en profitent pour rendre visite à leurs familles. A l'approche de la rentrée, ma résidence retrouverait certainement son effervescence. Les jeunes seront de retours et nous aurons à nouveau plein d'histoires à nous raconter.

L'été 96 fut anormalement actif et joyeux, c'était comme si mon père voulait nous rendre tout le temps que avions passé loin d'ici, loin de lui.

J'en garde un souvenir agréable. Nous avons vécu et avons ignoré comme nous pouvions ce climat de terreur. La vie s'arrêtant dès la fin de l'après-midi, les Algériens se mirent à se lever plus tôt, et se dépensaient plus durant la journée. Les sorties se programmaient dès le petit matin pour profiter de l'Algérie, de sa lumière, de la famille, de ses étales de marchés et de ses plages aussi.

Cette année-là, mon père ne fit plus son difficile pour nous emmener à la plage, et ironie du sort, il nous emmena dans ces mêmes plages publiques bondées "d'étrangers" qu'il rechignait tant à fréquenter par le passé. Il avait ses raisons de papa et il ne voulait pas nous exposer en maillot de bain devant ce qu'il considérait comme étranger (ces hommes et ces jeunes garçons qui habitent dans l'arrière-pays et qui viennent chercher un peu de fraîcheur sur le bord de mer). "Je viens à la plage pour me divertir, disait-il, c'est pas pour que les autres se divertissent sur le dos de mes filles mon dos !".

Le danger guettant, il n'était plus question d'aller sur ces plages que mon père affectionnait tant, confidentielles et paradisiaques, mais devenues dorénavant bien trop dangereuses car trop isolées et non contrôlées par l'armée. C'est que le code a changé; les plages publiques étaient désormais ce qu'il y avait de plus sûr et de mieux protégé. Il n'était plus question non plus de "tricher" en allant à la plage le soir, à l'heure où "les étrangers" les ont déjà déserté. Prenant d'assaut les bus, qui, circonstances obligent, ne circulent plus passés une certaine heure. En temps de terreur, c'est le même régime pour tous !

Cet été là, j'ai enfin pu me baigner dans la mer. J'ai goûté un peu de son eau - comme pour mieux prendre conscience que même si le décor avait changé, l'essentiel était toujours là. Son odeur, sa saveur, son contact m'apaisent et me rassurent, ils étaient toujours les mêmes.

Je replongeais aussi mon visage dans cet horizon de lumière bleu, ce bleu profond, puissant comme le divin, mais doux comme la caresse d'un ange. Mon ciel reste fidèle à mes souvenirs, lui aussi n'avait pas changé. La vue de cet horizon me détend et me donne le sentiment de retrouver enfin ma place dans l'univers de l' immensitude.

Puis j'ai demandé à mon père de faire ce qu'il avait toujours refusé de faire: m'offrir un de ces sandwichs de méchoui qui se vendent dans les stations balnéaires. Sa réponse était toujours la même : "hors de question que je paye pour que tu manges de la viande de chien !" Et moi, ma réponse aussi était toujours la même : "mais ça sent tellement bon papa ! C'est impossible que ce soit de la viande de chien !". Et lui de poursuivre, toujours avec le même argument: "Je te dis que ce mec (le vendeur) n'a pas une tête à savoir ce qu'est la chaîne du froid, ça se voit sur lui !". J'acquiesce, après tout c'est lui le spécialiste du froid et puis je souris ... je souris, parce que lui non plus n'a pas changé.

Je retrouve ma tribu aussi. J'apprends que mes tantes ont beaucoup pleuré en notre absence, et que grand-mère avait grondé papa de nous avoir emmené si loin là bas. Elle lui répétait qu'elle ne voulait pas que ses petites filles soient élevées et éduquées si loin des racines de l'olivier où elle mit au monde tous ses enfants.

Je redécouvre également les petits plaisirs de la vie en tribu comme ces soirées pyjamas à la mode de chez nous. Cela se passe un jour de week-end et tout ce que la famille compte de tantes et de petits-enfants se retrouvent chez grand-père pour partager ce vieux rituel auquel nous tenions tant: dormir toutes ensemble dans une seule et même pièce. Nous investissions alors la plus grande pièce de la maison et nous y entassions tout ce que nous trouvions de couvertures et de matelas. Et comme à chaque fois que nous partagions nos nuits, je me faufilais auprès de grand-mère pour lui dire "Ma' tu veux bien regarder si j'ai des poux". Elle souriait ... Tout le monde savait bien ici que je n'avais pas de poux et que c'était juste un prétexte pour qu'elle me caresse les cheveux. Je ne connais pas de caresses qui soient plus douces, plus voluptueuses.

Avant de nous endormir, nous nous racontions des secrets et des histoires qui font rire. Cette année-là fut un peu différente des autres. Il y eut aussi des passages tristes et des histoires qui font pleurer. Je découvris qu'en notre absence, mes tantes ont souvent eu peur jusqu'à parfois dormir avec la peur au ventre. La peur qu'un homme ne s'introduise chez elles la nuit, les égorger en plein sommeil. Je me sens un peu nulle d'avoir pleuré à cause de l'école alors qu'elles - étaient en réel en danger.

Le terme "guerre civile" n'a jamais vraiment fait l'unanimité ici. Ils ne passe toujours pas chez certains algériens qui refusent jusqu'à présent de l'employer, estimant que s'en était pas vraiment une - de guerre civile. Mais quand vous avez été bercé(e) par cette culture tribale, et que vous entendez au journal, dans les cafés ou dans les hammams des histoires de cousins, ou même de frères parfois, qui sont rentrés en pleine nuit dans les maisons pour égorger, les hommes, les femmes et les bébés de leur village, vous ne pouvez pas convaincre ces gens-là qu'il ne s'agit pas d'une guerre civile. Allez expliquer à des familles qui portent leur tribalité dans leur cœur, que l'expression "Harb el Ahl" ne caractérise pas ce qu'ils ont vécu.

L'été tire finalement sa révérence pour laisser place à la rentrée scolaire. Certains vacanciers sont revenus à la résidence mais force est de constater que beaucoup de gens manquent à l'appel. Beaucoup de maisons sont restées fermées. Le mystère est entier. Ici personne ne peut, ne veut ou ne sait dire si ces familles sont parties pour toujours - à l'étranger, ou si elles sont tout simplement retournées vivre auprès de leurs proches le temps que la situation se calme.

Ceux qui sont restés ont changé aussi, les femmes surtout, des enseignantes généralement. Il y'a celles qui ont arrêté de travailler et qui vivent désormais recluses dans leurs maisons. Il y'a celles qui se sont voilées à cause de la pression morale sociale et puis celles qui se sont mises à porter le voile par conviction.

Cette année est une rentrée pas comme les autres. C'est l'année du double changement de fuseau scolaire, l'année où vous réintégrez le système scolaire algérien et faites vos débuts de jeune lycéenne. Vous êtes un peu déçue quand vous apprenez dans quel lycée vous avez été inscrite. Ce n'est pas celui où vous espériez aller, mais un lycée nouveau dont vous n'aviez jamais entendu parler. Bâti à la hâte, comme beaucoup d'autres constructions de cette époque, afin d'absorber le flux des milliers de familles qui fuyaient l'arrière-pays, devenu trop dangereux, pour se réfugier dans les villes, jugées plus sûres et moins dangereuses.

Petite, vous aviez pourtant passé un deal avec votre père quand il vous annonça que vous n'iriez pas à l'école française contrairement à ce qu'il vous avait toujours laissé penser. Je me souviens encore de cette manière si jolie qu'a eu mon père de me dire les choses: "Tu vis déjà dans un environnement qui est éloigné de la réalité algérienne et je ne veux pas t'en déconnecter plus, crois moi, ça ne serait pas te rendre service. Tu dois apprendre et comprendre qu'Il n'y a pas une Algérie mais des Algéries. Je veux que tu te sentes chez toi partout où tu iras. Je ne veux pas que ma fille vive comme une étrangère dans son propre pays, je refuse qu'elle vive cachée, recluse dans son palais doré telle une femme de colon. Je ne supporterai pas cette idée, tu es une enfant de la liberté et ta place est à l'école algérienne, parmi les tiens. Tu vois tes petits camarades, ce sont eux tes futurs collègues".

Comment pouvais-je ne pas aimer mon école promise après tant de jolis mots.

Le deal, c'est que vous étiez d'accord pour fréquenter l'école publique algérienne mais que lorsque seriez grande, il vous laisserait étudier au lycée Lotfi à Oran. Super bonne réputation, haut lieu de la "branchitude" oranaise et surtout très proche du lycée Pasteur, où vous pourrez enfin goûter aux joies de l'école buissonnière pour aller retrouver les enfants de votre houma; ceux dont vous avez été séparés après la maternelle, leurs parents ayant préféré les envoyer à l'école française.

En réalité, le lycée Pasteur n'était plus. La France avait rapatrié son personnel et avait décidé de sa fermeture, poussant ainsi à l'exil des enfants qui se sont retrouvés sans école du jour au lendemain.

Quant au Lycée Lotfi, il avait perdu de sa superbe. Oran avait aussi vu sa population grandir avec cet exode urbain de masse qui touchait toute l'Algérie. Le lycée, qui croulait sous les demandes d'inscriptions, a dû récupérer des anciens de Pasteur. Les classes étaient surchargées et il avait perdu beaucoup de ses bons professeurs, qui avaient eux aussi choisi les chemins de l'exil.

C'est que j'ai mis du temps à comprendre l'étendu des ravages causés par ce tsunami qu'est la décennie noire. Tout l'été durant, je n'ai vu que la partie visible de l'iceberg. J'étais alors prête à vivre avec ces (nouvelles) contraintes si cela était le prix à payer pour rester en Algérie. Ce n'est que lorsque je repris le chemin de l'école que je compris à quel point tout avait été changé.

La leçon que je garde de cet intermède estival est que les étés sont bien souvent traîtres ... Ils sont comme le maquillage, que les femmes utilisent pour masquer leurs imperfections ou pour sublimer leur beauté. Il ne faut jamais juger d'un pays à ce qu'il vous expose dans sa tenue d'été. Au final, tout cela n'était qu'une vitrine... de saison

Vous êtes (presque) la seule personne de votre résidence à fréquenter ce lycée. Les autres, enfin ce qu'il reste d'autres, ont choisi un autre établissement, plus connu, plus coté, mieux doté, plus banché aussi. Vous demandez à votre père de vous y inscrire, "en plus c'est vraiment pas loin et c'est juste à côté de ton travail ! C'est l'idéal pour les trajets !", lui dites-vous. Votre père, qui ne fait jamais rien par hasard, vous répond que ce lycée est trop exposé, bien trop vulnérable et que cette nouvelle école est beaucoup plus sûre, parce que si les terroristes du GIA voulaient s'en prendre à une école, ce ne serait pas à celle-ci.

Mon école, j'ai un peu de mal à l'appeler lycée. J'ai quitté l'Algérie petite fille et j'ai vécu mes deux années de collège en France avec les tourmentes d'une petite fille. J'étais maintenant grande dans un pays où je n'ai jamais vraiment été pressée de devenir femme. Moi, ce que j'aimais c'était la liberté à l'état pur, et ici c'est quand vous êtes enfant que son goût est le plus savoureux. Plus vous grandissez, plus elle s'érode.

La rentrée se passe dans la joie et la bonne humeur, je suis contente de retrouver la maison de Dieu. Je revois quelques visages familiers, des personnes avec qui je fis mon primaire et des connaissances plus récentes, les anciens de la ville et ses nouveaux habitants, des ex-gens des douars que je connu un peu, quelques années plus tôt parce qu'on avait fréquenté le même collège.

Pendant ma première année de collège, je fus souvent intriguée par ce groupe d'écoliers, à l'allure si discrète et si modeste, que le bus déposait tous les jours à l'entrée de l'école. Ils étaient dans les mêmes classes que nous mais restaient souvent entre eux et déjeunaient toujours à la cantine contrairement à nous, qui devions rentrer à la maison pour manger. Nous cohabitions paisiblement ensemble, mais n'avions jamais vraiment cherché à lier amitiés. Pendant les récréations, chaque groupe adoptait les mêmes réflexes. Chacun profitait alors de la pause pour retrouver les amis placés dans des classes différentes.

Un jour à l'heure de la pause déjeuner, je passe devant le réfectoire avec ma mère. Elle enseigne dans ce collège et nous nous apprêtions à rentrer à la maison pour déjeuner. Les enfants du bus sont déjà installés dans le réfectoire.

Je lui demande alors pourquoi nous devions manger à la maison, pourquoi nous ne pouvions tout simplement pas manger à la cantine comme eux.

"La cantine ne peut pas accueillir tout le monde" me répondit t-elle," il n'y a pas assez de place, priorité à ceux qui viennent de loin. Ils n'ont pas de collège chez eux, c'est pour ça qu'on a mis en place le ramassage scolaire".

Je proteste ...: "Mais nous aussi on vient en bus. Nous aussi on devrait avoir le droit de manger à la cantine".

"Ce sont des gens issus de familles modestes et leurs parents n'ont pas de quoi les nourrir, c'est pour ça que le repas leur est offert", poursuit-elle. Elle arrête soudainement son pas puis, regarde par la fenêtre et me fais signe d'approcher. Elle me dira avec cette douce voix du berger qui observe avec tendresse ses brebis grandir: "Regarde toutes ces vies filles qu'on est entrain de sauver, leurs familles ne les laisseraient certainement pas venir à l'école et donc sortir de chez elles s'il n'y avait pas ce repas qui était offert. Ce geste est très important".

Ces filles, enfin l'une d'elles, me donna ma première leçon d'humilité. Nous étions au second trimestre de cette première année de collège, et je suis première de la classe, dans toute les matières, même en sport ou le prof d'EPS nous avait évalué sur une épreuve de sprint. Faut dire que je maîtrise bien le sprint, j'ai été à bonne école ! Toutes ces années passées à fuir en sprintant-zigzagant les voyous qui vous caillassent avec des pierres quand vous avez le malheur de vous retrouver au mauvais endroit, au mauvais moment, ça forme !

Le second trimestre se passe moins bien. L'évaluation d'EPS porte cette fois-ci sur une course de fond. J'ai beau courir et courir pendant les entraînements, m'entraîner comme une forcenée, je n'arrivais jamais à dépasser cette fille du douar, qui courait avec l'aisance et la grâce d'une gazelle. Le jour de l'évaluation finale, je ne suis toujours pas arrivée à la rattraper. J'arrive seconde; je suis déçue, je ramasse mes affaires et rentre chez moi fissa, sans même prendre le temps de la féliciter pour sa performance.

J'arrive à la maison d'humeur grognon et vais me plaindre à mon père. Lui, qui a toujours visé l'excellence comprendra certainement ma déception. Il saura me dire les bons mots pour que je gagne la prochaine fois.

Il me répond d'une façon tout à fait inattendue: "c'est bien de perdre des fois", me dit-il, "ça apprend l'humilité et permet à l'homme de rester modeste". Puis, il ajoute: "Donner le meilleur de toi-même est un devoir, c'est une discipline à laquelle tu dois toujours t'astreindre, mais tu dois comprendre qu'on ne peut pas toujours être premier en tout. Dieu a donné à chacun de nous une petite part de son génie. Ta camarade a mérité sa victoire parce qu'elle est meilleure que toi, et pour ça, tu dois l'accepter et l'en féliciter".

Ces paroles sensés m'apaisent et je pu le jour suivant m'excuser et la féliciter d'être championne.

Mon lycée lui, faisait peine à voir ; il était constitué de murs, de tables, de chaises et puis c'est tout. Il n'avait ni eau ni lumière, faute de raccordement. Un drapeau minuscule flottait en plein milieu de la cour et il faisait bien peine à voir. Sa petite taille lui faisait perdre encore plus de sa superbe.

Mon lycée manquait de tout; de surveillants d'abord, ce qui n'était pas pour déplaire aux lycéens qui profitaient de leur absence pour ôter autant que possible leur blouse, puisque personne n'était là pour jouer le père fouettard.

Mais ce qui manquait surtout à mon lycée, c'était les professeurs. Nous n'avions pas cours la moitié du temps. Le directeur répétait sans cesse aux parents qui commençaient à s'inquiéter, que des nouveaux professeurs avaient bien été nommés et que ces derniers étaient en cours d'affectation. Nous dûmes attendre presque deux mois pour voir arriver une partie de ces nouveaux professeurs.

Ma joie fut grande lorsque j'appris l'arrivée du professeur de Sciences, discipline reine avec les Mathématiques, l'Arabe et le Français. Et, surprise dans la surprise, mon professeur de Sciences se trouvait être une dame.

Lorsque je l'aperçue la première fois, j'ai d'abord cru à un mirage. Elle resplendissait tel un rayon de soleil. Elle était la lumière qui manquait à cette école. Elle a ressuscité à elle seule l'été, alors que je le croyais perdu, parti pour toujours.

Avec le temps, vous découvrez des choses pas jolies - jolies sur les adultes, comme les parents par exemple, qui jurent qu'ils n'ont pas d'enfants préférés, alors que la plupart des mamans vous avoueront à demi-mots qu'elles ont leurs favoris ; celui qui leur ressemble le plus, ou celui qui leur rappelle un être cher qu'elles ont particulièrement aimé.

Pour les professeurs c'est un peu pareil. Ils jugent souvent les enfants à leur apparence. Vous n'avez pas fini votre première heure de cours, que le professeur sait déjà dans quel panier vous mettre. Certains maîtres sont plus prudents et plus sages que d'autres, et vous mettent dans des paniers de transition en attendant de se faire un avis. Mais en définitive, ils finissent tous par vous classer et vous ranger quelque part dans une case de leur esprit...

Les enfants en font tout autant, eux aussi jugent leurs professeurs. Et cette dame qui nous était envoyé pour nous enseigner les Sciences, ça se voyait qu'elle faisait partie de la race des seigneurs.

Il y a deux types de professeurs: il y'a ceux qui vivent leur rentrée scolaire (pas l'administrative, la vraie. Celle où vous vous retrouvez pour la première fois seule face à votre classe) comme un jour ordinaire. Et puis il y'a ceux qui la vivent comme un jour exceptionnel ; ils se présentent à vous le cartable richement garni en fournitures, la blouse impeccablement repassée, avec ce regard qui pétille et qui dit "moi aussi je suis content(e) de vous retrouver, moi aussi j'ai acheté une nouvelle paire de chaussures spécialement pour ce jour. Pour moi aussi c'est jour de rentrée et oui, moi aussi j'ai eu peine à dormir hier".

Sous sa blouse, Madame portait un pantalon noir et des boots à talon de couleur identique. Sa chevelure était visible, longue, bombée, fière et impeccablement brushée, ce qui tranchait avec l'apparence des autres professeurs à l'allure plus pieuse, ou volontairement plus austère.

Je n'étais apparemment pas la seule à apprécier cette belle surprise. La surprise semblait être réciproque. Entre restantes, je crois qu'on s'est mutuellement reconnues. Son regard était attiré comme un aimant vers la rangée où nous étions assises avec mes camarades. Des adolescentes coquettes et (encore) presque insouciantes, dans une Algérie qui avait presque oublié ce qu'elle fut, est et sera toujours, rebelle même dans l'asservissement et joyeuse-toujours contre vents et malheurs.

Un jour en classe, j'ai dit une bêtise qui aurait pu causer beaucoup de tort à Madame. J'ai été stupide et j'ai péché par excès d'orgueil. "Madame, est-ce que vous pouvez expliquer à ces garçons la théorie de Darwin, ils ne veulent pas me croire quand je leur dit que l'Homme descend du singe!".

Un groupe, de 5 ou 6 garçons, proteste de manière tapageuse. L'un deux s'emporte "Comment pouvez-vous laisser dire ça Madame ! C'est une honte ! Comment osez-vous laisser dire que Dieu n'a pas créé l'Homme ! Vous devez rétablir la vérité".

Bon, j'y ai été un peu fort là, j'aurais peut-être dû dire les choses avec plus de délicatesse. Peut être avec une phrase du genre : "Dieu n'a pas créé Adam et Eve sous forme humaine" ... Oh et puis non, zut ! Le sujet est tellement sensible que, même dit de cette manière, ils auraient réagi pareil.

Je me sens seule et désemparée, j'ai besoin de son appui, besoin qu'elle leur dise la vérité, je murmure un timide "Mais Madame...".

Madame me regarde avec un regard qui dit "excuse-moi". Le garçon la relance: "Madame, je vous demande de réfuter l'idée que l'Homme descend du signe, c'est un blasphème !". Madame regarde le garçon, un autre assis à côté de lui, mime le geste d'un égorgeur. Madame me regarde avec un regard qui dit "j'ai peur" et Madame le professeur finit par dire ce qu'exigea d'elle ce gamin de 14/15 ans. "L'Homme ne descend pas du singe", déclara t-elle, puis elle baissa la tête et repris son cours.

Je raconte cette histoire à mon père et cette scène le refroidit. Nous décidons, d'un commun accord cette fois-ci, d'arrêter cette expérience algérienne. Je ne suis pas prête à vivre dans un pays où il n'est pas permis de douter.

Le chemin de l'exil se fait cette fois-ci de manière plus apaisée. Je quitte l'Algérie avec regrets mais sans remords et sans regarder dans le rétro. Je la quittais pour aller dans une belle contrée, mon nouveau paradis. Le pays des écoles où la parole est libre.

LIRE AUSSI: Liberté, Egalité, Fraternité... et Qualité (Partie I)

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