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26/04/2018 11h:03 CET | Actualisé 26/04/2018 11h:03 CET

Liberté de la presse au Maroc: le bal des hypocrites

"Le royaume, qui se situait au 89e rang en terme de liberté de la presse en 2002, pointe désormais à une affligeante 135e place".

FADEL SENNA via Getty Images

SOCIÉTÉ - “La plus légère trace de vérité, et ce n’est pas un seul homme, ce sont des classes entières qui se dressent contre toi”. Si tu étais encore là pour le constater, mon cher Gogol, tu verrais que le Maroc d’aujourd’hui n’a rien à envier à la Russie de ton époque.

Le royaume, qui se situait au 89e rang en terme de liberté de la presse en 2002 (comme le montre le graphique ci-dessous), pointe désormais à une affligeante 135e place d’après le dernier classement de Reporters sans frontières (RSF). Aussi le Maroc se situe-t-il derrière certains pays considérés par bon nombre de journalistes comme des dictatures modernes, à l’image du Tchad d’Idriss Déby (121e) ou l’Ouganda de Yoweri Museveni (112e).

Reporters sans frontieres

Dès lors qu’un article, un livre ou un écrit quel qu’il soit dénonce un tant soit peu les dérives de ce pays, son auteur est aussitôt érigé en persona non grata. Cachez ce livre que nous ne saurions voir! Par de pareils livres, les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées.

Aborder les thèmes encore tabous de la marocanité du Sahara, de la monarchie, de l’homosexualité ou de la religion est tout bonnement impensable aujourd’hui. Un tel ouvrage serait interdit pour cause d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. Oui, comme en 1857 avec le désormais cultissime Madame Bovary. Chaque chose en son temps.

En outre, les livres interdits se comptent par dizaines: “Notre ami le roi” de Gilles Perrault, ”À qui appartient le Maroc?” de Moumen Diouri, “Le Roi prédateur” de Catherine Graciet et Éric Laurent ou encore “Le dernier combat du capitaine Ni’mat” (avec pour thème l’homosexualité) de Mohamed Leftah, pour ne citer qu’eux.

Par conséquent, les ONG internationales à l’image de Humans Rights Watch (HRW) ou RSF constatent d’elles-mêmes ce que personne ici ne veut voir. Cette dernière relevait à ce propos en 2016une lente mais régulière dégradation des libertés de la presse au Maroc. Les autorités du royaume resserrent de plus en plus l’étau sur les médias pour les dissuader de traiter les sujets hautement sensibles (monarchie, islam, Sahara occidental).”

Les procès sont iniques (Maâti Monjib), des journalistes sont bâillonnés (Ali Amar), emprisonnés (Ali Lmrabet) ou tout simplement mis à la porte (Ahmed Réda Benchemsi), et les libertés régressent dans l’indifférence générale. La déréliction gagne du terrain. La déliquescence est en marche, et rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Et au même moment, à mesure que les journaux locaux chantent ses louanges, et que les chaînes nationales en font un éloge panégyrique, le Maroc se cache derrière un mur de dithyrambes qu’il aura lui-même construit. Bienvenue! Investisseurs étrangers, bienvenue à vous! Entrez donc dans la danse, joignez votre voix à la nôtre, et rejoignez ce bal des hypocrites qui vous sied à ravir.

Néanmoins, un pays où le taux d’analphabétisme atteint les 30% ne peut se permettre de mettre à la porte les quelques intellectuels qui parsèment son territoire. Un pays qui publie dix-huit fois moins de livres que la France ne devrait pas réduire au silence ses quelques auteurs, aussi polémiques puissent-ils être.

Déjà en 1765, Voltaire moquait dans un pamphlet désormais devenu célèbre ce qu’il nommait “l’horrible danger de la lecture”. Ce court texte, avec pour thème principal l’obscurantisme, dénonçait en réalité le système politico-religieux de l’époque qui maintenait le peuple dans une situation d’ignorance.

Deux siècles et demi plus tard, le problème se répand comme une vilaine traînée de poudre, laide et incoercible, mais cette fois-ci de l’autre rive de la Méditerranée. Et il est grand temps que ça change.