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29/06/2018 16h:12 CET | Actualisé 29/06/2018 16h:12 CET

L’Homo Faceboocus, entre le virtuel et la réalité

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On aime Facebook et il nous le rend bien. Il entretient notre ego et le nourrit. Il comptabilise nos Likes, le nombre d’amis que l’on a, le nombre de groupes auxquels on est inscrit. Dis moi combien tu es  liké, je te dirai qui tu es. “De retour en prison. Heureusement j’ai mon Phone”, crie Jawad Bendaoud, l’hébergeur, sur sa page “officielle” suivie par près de 5000 internautes déclarés.

Sans compter les abonnés clandestins qui n’affichent pas leurs abonnements par pudeur. Et donc, même en prison pour une délinquance bas de gamme, Jawad continue d’exister virtuellement. Et il en est satisfait ! Satisfait d’être en prison et d’être suivi quand même. Peut être plus heureux que ce prof de fac qui balance son cours sur la mécanisation agricole qui n’intéresse personne. 

Le monde virtuel a envahi nos vies et efface peu à peu la vie réelle. On peut être triste quand la description d’un fait économique, historique, social ou culturel n’intéresse que quelques initiés, et qu’une blague ou une photo d’un plat ou de vacances aient plus de succès et marquent votre triomphe virtuel. Il faut alors s’adapter à ce nouveau paysage qui n’est pas propre aux réseaux sociaux. On retrouve aussi cette dictature du chiffre dans le monde professionnel. Proposez un Power-Point original sur la Loi Normale ou sur les effets des pesticides sur l’organisme humain et observez la réaction des collègues de travail. Les likes sont remplacés par l’attention qui vous est portée et les questions que l’on peut vous poser. Et les dislikes par l’indifférence non commentées. 

Dans son livre “La peur de l’insignifiance nous rend fous”, Carlo Strenger dresse un diagnostic implacable de la société connectée. “Dans une société qui exhorte à toujours se dépasser à coups de Just do it ou de Yes you can, où chacun cherche frénétiquement à vivre son quart d’heure de célébrité, où la valeur personnelle se juge à l’aune de la richesse matérielle et du nombre de followers sur les réseaux sociaux, quelle place pour l’individu ?”.

La quantification de notre égo a même un prix et un marché noir. Le site followerspascher en donne un aperçu : 5€ pour 100 fans et 100 Likes, 29,99 € les 1000 et 499,99 € les 25.000 !

Ces chiffres donnent un aperçu de la réalité virtuelle aggravée depuis l’apparition récente de la réalité augmentée : cette technique de Facebook qui brouille encore plus  la frontière entre le monde virtuel et le monde réel. 

J’avais interrogé une amie très suivie sur Facebook sur sa façon de gérer son phénoménal succès sur facebook. “Ce n’est que du virtuel. Ma vie réelle est autre. Elle est celle de tout un chacun. Dans les moments difficile, je sais où aller”, m’a t elle répondu.

Paradoxe des temps modernes, l’Homo Faceboocus, manipulé, trompé, égaré,  peut trouver quelque réconfort et aide pour l’aider à se débarrasser de son addiction aux réseaux sociaux.  Le site justdelete.me.fr a été créé pour ça ! Il vous accompagne pour vous débarrasser de toutes les applications narcissiques exactement comme on vous aide à vous débarrasser de la cigarette, de l’alcool ou des jeux de hasard.

Non ! En Algérie nous n’avons pas encore atteint ce degré de folie. Mais nous nous y approchons doucement et peut être sûrement. 

D’excellentes analyses sur la situation du pays, les dérives du pouvoir, les incertitudes sur notre avenir écrits par des inconnus de la sphère virtuelle passent quasiment inaperçus devant des infos people partagées des centaines de fois alors que leur réalité reste à prouver.  Les liker ou les commenter n’est pas rentable en termes de quantification de la valeur du soi. 

Albert Jacquard a toujours dénoncé cette compétition parfaitement inutile : “La compétition, c’est la volonté d’être meilleur qu’autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Dans le domaine du sport, la compétition engendre le dopage, les pots-de-vin. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres. Dans le domaine économique, elle génère les escroqueries, les actions malveillantes ou agressives entre sociétés concurrentes... Je suis absolument contre la compétition. En revanche, je suis absolument pour l’émulation. Contrairement à la compétition, l’émulation sollicite les meilleurs instincts humains. Chacun se compare aux autres et se réjouit de trouver quelqu’un qui est meilleur que lui, puisque cet autre va l’aider à progresser. 

Et de donner cet exemple: “il existe à Dakar un club de rugby qui se nomme “S’en fout du score”″. Quelle belle métaphore !