ALGÉRIE
15/09/2018 09h:31 CET

L’historienne Naïma Yahi : "Rachid Taha a rendu la musique de l’exil universelle"

Jordi Vidal via Getty Images

L’historienne Naïma Yahi rend hommage dans cet entretien au HuffPost Algérie au chanteur Rachid Taha, décédé dans la nuit de mardi 11 septembre à mercredi: il a rendu la “musique de l’exil universelle”. 

Historienne spécialiste de l’histoire culturelle de l’immigration, Naïma Yahi est l’auteur — sous la direction de Benjamin Stora — d’un travail académique fondateur sur l’imaginaire musical et culturel des Algériens de France. “L’exil blesse mon cœur : Pour une histoire culturelle de l’immigration algérienne en France de 1962 à 1987 ” : ainsi s’intitule sa recherche originale.

Soutenue avec brio en septembre 2008 à Paris, sa thèse laboure un champ de recherche longtemps parent pauvre du monde académique. Ses recherches fécondes sur H’na El Ghorba — la première génération artistique de l’immigration —, les événements thématiques dont elle a été l’initiatrice (Barbes Café) en font une spécialiste toute indiquée pour parler de Rachid et rendre hommage à son parcours. Entretien.

HuffPost Algérie : Avant de parcourir le monde au milieu des années 90 à la faveur de la succulente reprise de “Ya Rayah” et d’en faire une mélodie  mondialisée, le regretté Rachid Taha a signé son entrée dans le paysage artistique sur fond de contextes politique et sociétal bien particuliers. «Carte de séjour» — son premier titre emblématique — émarge dans la discographie sur fond de bouillonnement hexagonal et de mobilisation tous azimuts.

Naïma Yahi : En effet ! L’irruption de Rachid dans le paysage artistique est nourrie en amont par plusieurs années de mobilisations auprès des militants des luttes portées par les quartiers dès le début des années 1970. Ce « cri » en provenance de la banlieue lyonnaise — ce « Rock beur » — est né d’un mélange de mobilisations contre les crimes racistes et sécuritaires et de l’engouement pour la musique d’outre-manche. Avec Carte de Séjour, les dimensions politiques et esthétiques de la chanson rock française changent radicalement : le métissage «Rock n’ Roll» et langue arabe dialectal propose une nouvelle fusion réjouissante et d’avant-garde et surmonte l’hostilité et le racisme très fort en ce début des années 1980.

Quelle trajectoire artistique Rachid va suivre à mesure de son cheminement ? Va-t-il surfer sur la diversité artistique ou plutôt émarger dans un répertoire propre?

NY : SI Rachid propose avec Carte de Séjour un Rock en colère, saturé et criard comme le font les groupes punks de l’époque, il reste constant dans son rapport à l’arabe dialectal dans ses créations. C’est pourtant avec sa reprise orientale de Douce France que le groupe rencontre le succès en 1985. A la fois rock, punk, techno, raï Chaabi, son répertoire révèle sa créativité, son avant-gardisme en matière de fusion et son charisme sur scène, lui qui était à l’aise dans tous ces répertoires à la fois.

Ya Rayah, hymne des enfants de l’immigration

 

 

 Contre toute attente, Dahmane El Harrachi — un nom emblématique de ce que tu as répertorié dans H’na El Ghorba, Nous sommes l’exil — rebondit sur la scène française via la reprise de Ya Rayah. Quel sera l’apport de Rachid, au crédit de la plus emblématique des chansons d’exil et au crédit de Dahmane et de sa visibilité au-delà de l’Algérie, de Barbès, de cours Belsunce et des adresses algériennes/maghrébines de France ?

Au delà des aspects purement artistiques comme de nouveaux arrangements plus contemporains qui n’enlèvent rien à la magnifique création de Dahmane, il apporte une sororité rock, et le message d’une réappropriation patrimoniale par les enfants de l’immigration. Ces derniers répondent présents car ils font de ce titre leur hymne qui réconcilie leur histoire avec l’exil, et cet héritage de l’immigration. En définitive, il fait le lien entre les générations et entre les deux rives de la Méditerranée. Car cette chanson appartient autant à la France pour y avoir été créée, qu’à l’Algérie. 

En 1998, à l’occasion d’un évènement inédit, Rachid, Khaled et Faudel enflamment une salle de Bercy arche-comble. «1,2,3 Soleils» fait la «une» et promet d’illuminer la scène en s’installant dans la durée. En vain !

 S’il participe à l’événement “1, 2, 3 Soleils” avec Faudel et Khaled et connaît un succès à travers les concerts et la vente de l’album éponyme, ce sommet artistique sonne le glas de la mode Raï qui fait danser tant la France que le monde entier. Si les maisons de disques passent à autre chose, Rachid lui ne cède pas.  Il poursuit inlassablement sa navigation entre le punk/rock et les hommages aux grands noms de la chanson arabe comme Oum Kalsoum aux premiers rangs desquels ils placent les chanteurs de l’exil.

Quel regard peut-on porter — à posteriori — sur le rapport de Rachid au paysage artistique algérien ? Quid de son inspiration ?

S’il a été très influencé par des artistes comme Dahmane el Harrachi ou Ahmed Saber,  il n’oublie pas les grandes figures de cette époque : le chantre du «aye aye » sahraoui Khleifi Ahmed ou le facétieux Mohamed Mazouni furent au programme de ses « Diwans » autant que les reprises « Rock the Casbah » et The Clash.  Avec le succès planétaire de Ya Rayah et sa traduction en 68 langues,  l’artiste a rendu la musique de l’exil universelle, répertoire incontournable du patrimoine musical algérien.

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