LES BLOGS
28/05/2019 14h:29 CET | Actualisé 28/05/2019 14h:29 CET

L’histoire, un peuple et son armée

AFP News

“On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir : un chef est un marchand d’espérance”, Napoléon Bonaparte.

Après pratiquement trois mois, le peuple ne faiblit point. Son inspiration, sa détermination et sa soif de liberté restent intacts. Il s’invite, il marche, il fête. Il s’approprie, il ordonne et il exige.

Attention : le peuple refuse ses chaines, refuse le dictat de bourreaux qu’il n’a que trop supporté. Le peuple a connu autre chose. Après s’être armé de courage, enivré de liberté et exercé le libre arbitre, il n’acceptera plus de revivre ce qu’il a vécu par le passé, par un passé pas si lointain, mais un passé définitivement oublié.

Mais qui est ce peuple ? Que veut-il ? Et comment répondre à ses aspirations ?

Qui est ce peuple ? C’est justement une énigme. Des Algériens qui ne partagent pratiquement rien. Des Algériens que rien ne rassemble. DesAlgériens qui peinent à se souvenir d’avoir décidé de vivre ensemble. Des jeunes et des moins jeunes. Des lettrés et des moins lettrés. Des cadres et des petits employés. Des commerçants, des fonctionnaires et des sans-emploi. Surtout des femmes. Des petites gens qui ont pris conscience de leur force. Une population qui s’est convertie en peuple. Des protestations qui se sont mues en révolution.

Que veut-il ? Il veut que cesse la hogra. Il veut faire tomber le mythe. Il veut une autre République. Une première République. Il choisit la vie à la survie, le groupe à l’individu, le bien au mal, le travail à l’oisiveté, la justice à l’impunité, le partage à l’exclusivité. Il refuse la prédation. Il refuse l’opacité. Il refuse la division. Il refuse l’ingérence, il refuse la résignation. Il a un projet. Il ne veut pas prendre le pouvoir ; le peuple ne prend pas le pouvoir, le peuple est le pouvoir, le peuple fait le pouvoir.

Comment répondre à ses aspirations ? Il n’est pas question de déterminer qui succédera à qui, mais par quel mécanisme et suivant quel mode opératoire. A ce jour, le seul et unique mode est l’élection (prenons, cependant, le soin de préciser : élection sous toutes ses formes). Alors parler de personnalités respectables, de période de transition conduite par tel ou untel, de directoire ou encore de cooptation, relève de la bêtise. Le peuple ne veut plus des modes de fonctionnement, des modes de réflexion et des modes d’actions d’une période qu’il veut à tout prix oubliée.

Le peuple ne cherche pas (plus) un homme providentiel. Jamais un homme, quelles que soient ses qualités, quelles que soient ses intentions, n’a réussi de miracle. Le peuple cherche un avenir, le peuple, lui et lui seul, peut réussir des miracles. Le peuple est, en lui-même, un miracle. Il l’a fait. Personne n’y croyait, même pas le peuple lui-même. Il l’a fait, alors il faut désormais y croire.

Et ceux qui veulent nous faire croire qu’il n’en restera qu’un et, qu’à ce stade, il ne reste que deux protagonistes: le peuple et l’armée, ont définitivement tort, il ne s’agit pas d’opposition, de confrontation ; il est question de coopération. Il n’y a pas d’un côté le peuple et de l’autre son armée. Ils sont côte à côte. C’est un peuple et son armée. C’est un duo pas un duel.

Pourquoi sombrer dans un juridisme absurde vu les enjeux. Pourquoi s’entêter à observer, ou faire semblant d’observer, une constitution que personne n’a voulue. Un plan, une feuille de route ou une convention de sortie de crise est prioritaire à une constitution fut-elle légitime, encore plus à cette constitution. Les accords politiques, compromis, arrangements ou conventions de sortie de crise ne sauraient prétendre à la pérennité et restent éphémères. Ils tendent à disparaître ou, au moins, subir des modifications significatives. Et puisque notre duo, par essence, ne peut avoir de prétentions contradictoires, le problème est résolu. Le retour à l’ordre constitutionnel, sous l’égide d’une nouvelle constitution, se fera de la manière la plus normale.

Pourquoi s’enfermer dans des modes de représentativité ni débattus, ni validés par un peuple qui n’a que trop été mis au placard. Des modes basés sur la possibilité, erronée, de représenter la volonté générale ; des modes qui cultivent des idées, aujourd’hui, définitivement infondées.

L’élection, telle que nous connaissons, telle que nous pratiquons, est source de tous les vices. Elle induit l’émancipation d’une forme basse d’aristocratie, de cercles fermés de menteurs, de malhonnêtes et de corrompus. Elle permet l’éclosion d’anoblis sans noblesse et de victorieux sans honneur.

Ouvrons nos esprits. Procédons différemment. Essayons autre chose, pour prévenir le risque de reproduire les mêmes échecs, de subir les mêmes traumatismes.

Le tirage au sort, sur liste libre ou restreinte (volontariat exigé, compétences requises et rotation obligatoire), pour choisir les représentants du peuple, un collège de ministres, des collèges de tous type d’institutions publiques, pourrait être une autre façon de faire, une meilleure façon de faire pour contourner les récifs dressés par le manque de confiance chronique engendré par tant d’années de trahisons et de déception.

Bien des peuples, d’antan et aujourd’hui, ont pratiqué et pratiquent des formes variés de choix par tirage au sort. Aristote, Montesquieu et Rousseau -rien que ça- ont vanté les mérites du sort dans le pourvoi de postes publics. Alors, pourquoi capituler devant des arguments fallacieux de puissants du moments, qui veulent, à tout prix, entretenir la confusion et perpétrer des modes de fonctionnement qui les font maîtres et des codes de pensées qui garantissent leur suprématie.

L’élection par tirage au sort (exception faite de la présidentielle puisque beaucoup de sociétés ne sont pas encore prêtes) est politiquement plus juste en cela qu’elle neutralise les privilèges existants, développe le pouvoir d’agir du plus grand nombre de citoyens et donne du sens au principe qui énonce que tout citoyen est en droit d’être électeur et éligible.