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18/10/2018 11h:13 CET | Actualisé 18/10/2018 11h:13 CET

L’histoire et ses prolongements

En Algérie, il y a plusieurs Histoires, au sens de périodes historiques qui certes se succèdent mais qu’on peut néanmoins considérer séparément. La plus courte est celle de l’Etat nation puisqu’elle commence en 1962, à partir de l’indépendance. Cependant il paraît juste de  faire entrer dans la même séquence historique la guerre d’indépendance dont 1962 marque l’aboutissement. La séquence qui précède est celle de l’Algérie coloniale, qui commence avec la conquête en 1830. Et naturellement on sait qu’il y a eu avant cela nombre d’autres périodes dont on peut considérer qu’elles entrent toutes dans une seule et même perspective bien qu’il soit difficile de donner un sens à ce qui serait une unique évolution.

En revanche à partir de la conquête, ou peut-être faut-il dire après l’échec d’Abd-el-Kader et sa déportation en France, il est possible de déceler et d’analyser, par confrontation avec ce que l’Algérie était auparavant, la continuité d’un phénomène de destruction et de disparition qui en l’espace de deux ou trois générations met fin à l’Algérie tribale.

Tout Algérien en connaît au moins le résultat, qui a été une véritable tragédie.   En cette année 2018, celle-ci apparaît de manière bouleversante et convaincante dans le roman de Mohamed Sadoun, Débâcle, paru aux éditions Casbah et justement récompensé par l’attribution du Prix Mohammed Dib. On ne peut que lui souhaiter beaucoup de lecteurs.

Les épisodes racontés dans ce roman appartiennent incontestablement à l’Histoire, celle de l’époque coloniale. Il est plus difficile de situer entre histoire récente et histoire contemporaine ce qui concerne la Guerre d’Algérie. On croit savoir qu’il existe en Algérie au moins une nouvelle génération comparable à celle qu’on a appelé en France à un certain moment la génération “Hitler connais pas” (c’est le titre d’un film documentaire réalisé en 1963). Pourtant cet événement, étendu sur au moins sept années, a joué un tel rôle fondateur qu’il serait difficile de le considérer comme appartenant purement et simplement au passé. Et on constate aisément des preuves du contraire, en dehors de toute politique officielle de commémoration nationale.

 

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Prenons un exemple tout à fait actuel dans le monde l’art. Le Centre culturel algérien de Paris propose en ce moment une exposition organisée par l’Association "Art et mémoire au Maghreb" : Témoignages autour de "La Question" d’Henri Alleg. Cette exposition se trouve coïncider avec la reconnaissance officielle par l’Etat français du rôle qu’il a joué dans l’assassinat de Maurice Audin (le 21 juin 1957).

Mais les deux n’ont peut-être pas tout à fait la même signification : la reconnaissance officielle pourrait signifier qu’un tel événement fait désormais partie de l’Histoire qu’il importe de traiter en  toute objectivité, au nom de la vérité dite historique. Pour des Algériens, ou pour des partisans de la cause indépendantiste (et dénonciateurs du colonialisme) le problème n’est pas d’atteindre une sorte de neutralité historique mais de garder en soi la mémoire de faits encore liés à une vive réaction affective.

C’est ainsi que l’exposition du Centre culturel algérien, loin de s’arrêter aux faits de 1958, cherche à les situer dans une perspective plus vaste, qu’on pourrait appeler « humanisme contre fascisme ». Et dans cette perspective, les faits passés sont encore parfaitement capables d’animer une création artistique contemporaine, preuve évidente qu’ils ne sont pas cantonnés dans le passé mais vivants et vivaces dans le présent. C’est ainsi que deux artistes algériens ont présenté des œuvres conçues spécialement pour cette exposition, alors même qu’ils sont nés l’un et l’autre plusieurs années après la guerre d’Algérie et pourraient ne la voir que dans une perspective historique (ce qui est déjà beaucoup, de toute façon).

Il s’agit de Mustapha Sedjal, (né en 1964) qui entre autres formes d’hommage, a peint à l’aquarelle un écrit graphique dans les pages de La Question, et de Kamel Yahiaoui, enfant de la casbah (né en 1966) qui a beaucoup entendu de récits autour de la guillotine et s’en est inspiré.

En Algérie, le moment n’est sans doute pas encore venu où le travail sur l’Histoire pourrait être comme on dit purement scientifique. La recherche de la vérité qui en est le but et la condition indispensable s’y double d’une effervescence affective qui explique pourquoi dans ce pays  l’Histoire  est en prise directe avec l’art et la littérature et stimule ou provoque la création artistique.