TUNISIE
23/04/2019 11h:49 CET

LGBT en Tunisie: "Un sujet d'avenir". Interview de Christophe Girard, adjoint au Maire de Paris chargé de la Culture

"Tunis c’est une ville monde, c’est une ville internationale, qui ne peut être qu’une ville d’inclusion. Je ne peux pas imaginer Tunis, la ville de l’exclusion"

Les couleurs d’avril ont habillé l’Institut Français de Tunis, du 15 au 20 avril, où la question des libertés individuelles étaient au coeur des débats. Les associations pour les droits des personnes LGBTQI++ en Tunisie ont investi les lieux. L’expression artistique était au rendez-vous.

Au programme, une exposition collective, des projections cinématographiques, le spectacle TRANS de Didier Ruiz (la compagnie des Hommes), le spectacle de danse, “Steps Khtawi”, de Mohamed Assaoui, un spectacle de théâtre, ainsi qu’un show Drag King.

Outre le volet artistique, le festival Couleurs d’Avril a été un espace de rencontres et de débats, où a été organisé le Dialogue entre les deux rives sur la dépénalisation de l’homosexualité animé par Wahid Ferchichi et qui a réunit des auteurs des deux rives: Vincent Idier et Ramy Khouili. C’était aussi l’occasion de présenter l’enquête sur les personnes transgenres en Tunisie, du projet “Former suivre et soutenir” et du projet “Tunisiens comme nous”.

Christophe Girard, Adjoint à la Mairie de Paris en charge de la Culture, était présent, pour “raconter mon expérience, ce que nous faisons à Paris”, précise-t-il.

“Un pays ne peut pas être riche de son passé, il ne peut être réellement riche que de son avenir, or l’égalité des droits, c’est un sujet d’avenir”, a-t-il souligné au HuffPost Tunisie, lors de cet entretien.

HuffPost Tunisie : Que représente votre visite en Tunisie et votre participation au festival Couleurs d’Avril ?

Christophe Girard : C’est une invitation de l’ambassadeur de France et de l’Institut Français. Je suis très heureux d’être à nouveau à Tunis.

Je suis venu en ami, amoureux de la Tunisie, connaissant bien ce pays, pour apporter mon témoignage mais aussi pour écouter cette jeunesse, impatiente de faire grandir son pays. Toutes celles et tous ceux que j’ai entendu hier (N.D.L.R: Vendredi - Couleurs d’avril : Dialogue entre les deux rives) étaient très respectueux, très amoureux de leur pays. Ce qu’ils demandent c’est une Tunisie avec plus de droits pour les Tunisiens.

L’article 230, un article terrible, et d’autres d’ailleurs, autour de l’attentat à la pudeur, d’atteinte aux bonnes moeurs, étaient au coeur des débats. 

Mais je n’ai pas de leçons à donner, je ne suis pas là pour me mêler. Je suis comme un serrurier, j’aime ouvrir des coffres pour laisser sortir l’énergie qui s’y cache.

Je suis là pour échanger, pour écouter, pour apporter des expériences et construire des actions communes entre la France et la Tunisie, entre Paris et Tunis, autour de la culture et autour de tout ce qui peut faire avancer les mentalités.

L’article 230 du Code pénal tunisien a été promulgué en Tunisie par la France en 1913. Depuis, la situation n’a pas évolué. Comment pourrait-on aller au delà de ceci, à votre avis?

La Tunisie et la France sont historiquement liées. Dans ce cadre, je recommande le livre, “Article 230 : Une histoire de la criminalisation de l’homosexualité en Tunisie”, de Ramy Khouili,médecin et militant des droits humains. C’est un livre qui concerne la France et la Tunisie, autour du sujet d’égalité des droits LGBT.

Par ailleurs, il faut comprendre, quand on aborde ce sujet tabou, c’est que la sodomie est une pratique homosexuelle et hétérosexuelle, masculine et féminine. Pourquoi enfermer ce sujet, qui relève finalement du choix individuel de toute personne adulte? Cela relève de l’intimité, ça ne peut pas regarder l’État.

Comment la France contribue-t-elle à ce débat?

Pour l’amitié franco-tunisienne et pour que nos sociétés partagent ce qu’elles ont de mieux, l’une et l’autre, il faut que chacun apporte sa contribution.

Cette deuxième édition de “Couleurs d’Avril” évoque un sujet qui touche aux libertés des jeunes générations qui, à travers les réseaux sociaux, savent qu’on peut être parfois plus libre et plus respecté ailleurs que dans son propre pays. On ne peut pas désinformer la jeunesse. Il faut, au contraire, que notre jeunesse soit entendue par nos gouvernements respectifs.

Nous sommes les représentants ou les élus d’une ville ou d’une région, d’un département ou d’un pays tout entier, mais on est là pour représenter l’intérêt général, selon le mandat que nous avons reçu. Et c’est le peuple qui décide.

“Couleurs d’Avril” explore la question LGBTQI++ en Tunisie. Quelles conclusions tirez-vous à l’issue de ce festival?

Le sujet des droits LGBT est international. Il y a des pays où on exécute les femmes et les hommes à cause de leur orientation sexuelle.

C’est donc un sujet politique, un sujet de démocratie, un sujet qui doit être absolument abordé par les chercheurs, par les juristes, par les avocats, par les syndicats, par les partis politiques, mais aussi, par les citoyens et citoyennes qui rêvent d’une société égalitaire.

Un pays ne peut pas être riche de son passé, il ne peut être riche réellement que de son avenir, or l’égalité des droits, c’est un sujet d’avenir.

 

Quelles sont vos constatations, en ce qui concerne la Tunisie?

J’ai beaucoup appris. J’ai entendu beaucoup de belles choses. Beaucoup de raisonnement et beaucoup d’impatience aussi. J’ai également remarqué l’impatience, mais une impatience magnifique, nécessaire, articulée, structurée et intelligente.

Je trouve le pays et sa jeunesse en ébullition. On sent qu’il y a un appétit du monde, de culture, mais aussi de reconnaissance de ce qu’est la Tunisie. Et la Tunisie a beaucoup à nous dire: Littérature, peinture, théâtre, musique... On voit émerger de jeunes artistes et une scène très forte.

Le fait que l’IFT, un phare de la culture française dans le monde, se trouve au coeur de Tunis et à la programmation de ce festival, tellement riche, éclectique et humaniste, montre que les Tunisiens, sont en demande de débat. C’était le cas hier, pendant le débat très riche, qui a touché à l’intimité. Il y a avait beaucoup de questionnements. 

Qu’en est-il de l’expérience française? 

Il y a autour d’Anne Hidalgo, la Maire de Paris, une adjointe chargée des discriminations et de l’égalité femmes-hommes, et donc incontestablement, une délégation entière qui se préoccupe de toute les formes de discriminations, celles faites aux femmes, aux personnes étrangères, ou sur la notion de race ou d’origine. Pour nous, c’est une préoccupation quotidienne.

Toute parisienne et tout parisien a sa place à la table de Paris. Il y aurait une seule personne exclue, nous ne remplirions pas notre mission.

Ce que je constate c’est que Paris, qui est une ville très cosmopolite, riche de ses différences, qu’elles soient sexuelles, culturelles, culinaires, vestimentaires ou physiques... ou en termes de générations, est une ville heureuse quand elle inclut tout le monde.

Tunis c’est une ville monde, c’est une ville internationale, qui ne peut être qu’une ville d’inclusion. Je ne peux pas imaginer Tunis, la ville de l’exclusion.

Comment les évolutions législatives, par rapport à l’égalité des droits, ont-elles été accueillies, en France?

En 2012, la loi Taubira, pour le mariage pour tous, a provoqué de très nombreuses manifestations, très haineuses. C’était il y a sept ans.

Parmi les opposants, il n’y a pas que des homophobes, mais il y a des personnes qui refusent l’idée que la société puisse donner des droits égaux aux personnes qui s’aiment, tout simplement parce qu’elles sont du même sexe.
C’est une vision très personnelle, très égoïste, très peu charitable.

Est-ce que le mariage de personnes du même sexe a déstabilisé la société française, est-ce que cela a empêché les couples dits traditionnels, donc la majorité, femmes et hommes, de se marier? Est-ce que cela a enlevé à quiconque? Non, ça a ajouté des droits à d’autres.

Tout cela n’enlève rien, ça donne de l’air et de la liberté supplémentaire. Et la liberté supplémentaire n’enlève de liberté à personne, jamais! On a toujours besoin de plus d’air et de plus de soleil.

La liberté supplémentaire n’enlève de liberté à personne.

L’égalité des droits LGBT s’inspire du mouvement noir américain, de la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud, du droit de vote des femmes, du droit des femmes à pouvoir disposer de leur corps, de l’abolition de la peine de mort... Tout ces combats se rejoignent. parce que la motivation de chaque combat est d’établit une société plus juste, avec plus de droits, pour le plus grand nombre d’entre nous.C’est un peu le sens de la vie.

Peut-on espérer la même chose pour la Tunisie?

Je pense que la Tunisie peut être fière de ses hommes et de ses femmes qui militent, notamment à travers les associations, dirigées par des personnes très engagées, très courageuses, qui font un travail remarquable, extrêmement utile à la société tunisienne.

Les religions n’ont pas à s’immiscer dans le législatif et dans la gestion de la collectivité, sauf quand c’est un État religieux. La Tunisie n’est pas un État religieux, c’est une République. La République tunisienne.

La religion est fortement présente, comme c’est le cas du christianisme en France. Mais c’est l’affaire des citoyens de choisir leurs représentants, leur gouvernement, leur président ou leur présidente, pour avoir les lois qui leur conviennent et pour changer éventuellement la constitution de leur pays. C’est donc l’affaire des Tunisiens, de celles et ceux qui font partie de cette communauté.

Mais par où commencer?

Tout commence à l’école. l’éducation est la clé de l’intelligence, de la tolérance. de l’apprentissage du vivre-ensemble.

Par ailleurs, aujourd’hui, ceux qui ont la double nationalité, les franco-tunisiens et les franco-tunisiennes, sont une richesse pour la France, ils sont très engagés, ils peuvent aussi l’être pour l’autre moitié de leur coeur, la Tunisie.

Pour conclure, où se situe la Tunisie par rapport aux autres pays nord-africains et les pays arabes, selon vous?

La Tunisie est très en avance. Elle doit le rester. C’est un pays ami, avec lequel on échange beaucoup.

Ce pays a son destin entre ses mains, mais comme il est en tête de beaucoup de pays d’Afrique, il faut au contraire qu’il continue, qu’il n’ait pas peur de son avenir. Les Tunisiens n’ont pas peur de l’avenir, ce sont des sages, avec beaucoup de douceur. 

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.