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02/09/2019 09h:57 CET | Actualisé 02/09/2019 09h:58 CET

Lettre ouverte aux candidat.e.s à la présidence et aux médias tunisiens, l’environnement, cela vous parle-t-il?

Il existe un sujet totalement absent de vos discussions ces derniers mois: il coûte 20 millions de dollars à la Tunisie par an et il se nomme l’E.N.V.I.R.O.N.N.E.M.E.N.T. !!!

FATHI NASRI/AFP/Getty Images

Mesdames-Messieurs les candidat.e.s aux élections présidentielles 2019,

Cher.e.s représentant.e.s des médias,

A deux semaines de la seconde échéance électorale historique de la Tunisie, il existe une situation quelque peu insoutenable que nous aimerions amener à la table des débats. A l’aube de “l’affaire Nabil Karoui”, ses méandres, ses tenants et aboutissants, nous sommes déjà lassés de l’espace médiatique et politique qu’elle prend dans le contexte actuel.

Malgré l’importance de cette affaire, nous tenons à vous rappeler que nous avons soif d’information quant aux 26 candidat.e.s à la présidence retenu.e.s pour le moment. Qui sont-ils/elles, quel est leur programme, quels sont leurs engagements, comment comptent-ils agir différemment des gouvernements antérieurs tant décriés, s’engagent-ils à trouver un compromis ou une coalition
nationale permettant les réformes que les tunisien.ne.s attendent depuis 2011, etc.?

Le travail a déjà commencé et nous attendons l’ouverture légale de la campagne électorale le 2 septembre. Malgré tout, et ce depuis les annonces interminables de candidatures à la candidature suprême, il existe un sujet totalement absent de vos discussions ces derniers mois: il coûte 20 millions
de dollars à la Tunisie par an et il se nomme l’E.N.V.I.R.O.N.N.E.M.E.N.T. !!!

Alors que plusieurs spécialistes internationaux ont tiré la sonnette d’alarme, notamment en mai dernier lors du forum annuel de L’Economiste Maghrébin, la Directrice de l’Institut Delors (ancienne directrice du bureau européen du WWF et directrice honoraire de la Commission européenne) déclarait encore l’urgence de la transition écologique dans le pays: e...la Tunisie sera fortement
impactée par ce réchauffement et se doit de s’y préparer. Le changement climatique sera perceptible à travers la montée des eaux de la mer et l’épuisement des nappes phréatiques. Il risque d’impacter fortement deux activités vitales pour la Tunisie : la pêche et le tourisme”.

Et voilà qu’un important rapport du Fonds mondial pour la nature (WWF) datant de juin 2019 le confirme: “la Tunisie est quatrième consommateur de produits en plastique par habitant dans cette région. En 2016, la Tunisie a généré 0.25 million de tonnes de déchets plastiques dont 20% n’ont pas été collectés. Le reste a été traité, a été envoyé dans les décharges ou ont été simplement jeté dans la nature. Ainsi, pour cette année 2016, 8.5 mille tonnes de déchets plastiques ont été déversé dans la Méditerranée”.

Le pays exporte même 11% de sa production en plastique (38 kt)!

Cela touche tout le pays: à Sfax avec la pollution liée à la production du triple super phosphate (TSO), suspendu sur arrêté ministériel, ou encore à Gabès (région la plus polluée du pays) où la production d’acide phosphorique marchand (MGA), de di-ammonium phosphaté (DAP), de phosphate de calcium
(DCP), d’ammonitrate et de Particules Totales en Suspension (TSP) détruisent l’oasis maritime inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO. La pollution de l’air dans le pays est aussi alarmante faisant de la Tunisie parmi les dix pays les plus pollués d’Afrique selon un rapport de
l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Les polluants issus du secteur de l’automobile ou industriel sont responsables d’un taux inacceptable de morts dans le pays dixit le Représentant de
l’agence onusienne en Tunisie. Pour ne donner qu’un seul exemple ; “entre 2004 et 2016, l’Agence nationale de la protection de l’environnement (ANPE) a enregistré près de 300 dépassements de la norme tunisienne relative aux particules fines dans la seule ville de Gabès, sans qu’aucune sanction
ou mesure ne soit prise, ou que les habitant·es ne soient informé·es de ces excès”.

De multiples raisons expliquent, entre autre, cette situation: l’inaction de l’Etat, le manque de volonté politique et le système légal tunisien plaçant les seuils légaux de taux de particules fines dans l’air 2 à 3 fois au- dessus des seuils indiqués par l’OMS.

Où est passé le 13ème Plan de développement (2016-2020) créé sous l’ère Habib Essid, un plan Marshall pour la relance économique qui incluait la transition écologique? Encore un beau projet politique dont nous n’avons vu la couleur. La société civile tunisienne, tout comme l’association Tunisie recyclage, ne cessent d’alerter les politiques et les médias sur l’urgence climatique qui a des conséquences sur la vie quotidienne des tunisien.ne.s. Les opérations de ramassage effectuées au port punique de Carthage par des citoyen.ne.s engagés et conscient.e.s sont un parfait exemple du laisser- aller et de l’inaction des autorités en la matière.

La mise en route du premier parc solaire photovoltaïque, dont le gouvernement s’est bien gargarisé, ne suffit aucunement. Il y a des applications de la loi et des contraintes légales à mettre en œuvre pour réduire rapidement l’emprunte carbone tunisienne. Le Plan créé sous le gouvernement Essid comporte des mesures intéressantes dont des options pour les énergies vertes (solaire, éolien...), le dessalement de l’eau de mer, l’acheminement des eaux du nord vers le centre et l’engagement d’actions pour protéger le littoral à Bizerte, au Sahel, à Sfax, au sud, etc. Mais encore une fois, personne ne met les candidat.e.s face à leurs responsabilités en matière d’engagements vis-à-vis de
l’environnement.

De l’autre côté de la Méditerranée, moi, conseiller municipal en Ville de Genève, attaché à double identité, convaincu du lien de cause à effet qui existe dans la production de déchets et de gaz carbonique des deux côtés de la Méditerranée, je me bats à mon modeste niveau pour changer la donne. Aux côtés d’autres partis politiques (pas toujours de mon bord d’ailleurs), je me suis engagé pour la mise en place de pistes cyclables et de plans d’investissements dans les transports publics pour réduire l’usage de la voiture par les citadins. Je me bats pour que l’administration municipale soit exemplaire en matière de lutte contre la pollution. J’appuie les outils de défiscalisation (ou de fiscalisation) liés à la production de déchets des entreprises (notamment les plus grandes). J’ai voté en faveur de subventions pour que les écoliers puissent financer leur abonnement de bus. J’ai signé des textes luttant contre l’usage du plastique en général dans les commerces, les bars et les restaurants (sacs plastiques, plastiques à usage unique comme les gobelets ou les pailles) et imposant
petit à petit le matériel “réutilisable”. Et enfin, je martèle tous les jours aux institutions cantonales et fédérales les engagements de la Suisse lors de la signature de l’Accord de Paris (COP 21) ou la mise en œuvre de l’agenda 2030 des Nations Unies. De la même manière, alors que moi aussi tremperai
mon doigt dans l’encre bleu pour effectuer mon devoir citoyen pour la deuxième fois de l’histoire de la Tunisie, JE VOUS DEMANDE DE PASSER À L’ACTION.

Candidats, candidates, membres de la communauté des médias, mettez donc cette urgence sur la table et surtout ENGAGEZ-VOUS. Comment contraindre les industries polluantes à nettoyer leurs activités, comment lutter contre l’oligarchie qui règne en matière de recyclage en Tunisie, comment pousser les citoyen-ne-s à produire moins de déchets et d’avoir moins recours à leur voiture, etc. etc.

Autant de questions qui demandent des réponses politiques rapides et impératives. A l’aube de cette transition démocratique si difficile, la transition écologique et le droit à un environnement saint sont des sujets primordiaux et représentent une priorité pour bien des tunisien.ne.s comme les agriculteurs, les pêcheurs, l’industrie du tourisme, les professionnels de la protection de la faune et de la flore ou encore de simples citoyen.ne.s comme vous et nous. En aucun cas l’environnement et la lutte contre la pollution ne doivent être l’aval des pays dits “riches”, au contraire, bien des pays en développement comme le Rwanda, le Ghana, le Chili ou encore l’Uruguay ont emprunté cette voie depuis de nombreuses années. Alors qu’en dites-vous ?!

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