ALGÉRIE
08/02/2019 13h:11 CET

Lettre ouverte au PDG d'Air Algérie

FABRICE COFFRINI via Getty Images

Lettre ouverte à Monsieur le Directeur Général de la compagnie nationale Air Algérie, à propos d’un vol où, au milieu des passagers, se trouvait un jeune Algérien refoulé.

Un courrier sans polémique, qui évoque, de manière rigoureuse et posée, le cas de conscience que provoque le fait d’être témoin d’une telle expérience, et de possibles aménagements de la procédure de rapatriement, dans le sens de plus d’humanité.

Une lettre qui, plus que jamais, a son actualité.

Monsieur le Directeur Général,

Je tiens à porter à votre connaissance la situation vécue, il y a quelques semaines, par les passagers et l’équipage d’un vol de retour d’une ville européenne sur Alger. S’agissant des faits, je ne rapporte que ceux que j’ai directement vécus – la place que le hasard m’avait attribuée y est pour beaucoup – et dont j’ai été le témoin direct. Quant aux propos d’un membre de l’équipage que je rapporte aussi, ils ont été directement adressés à ma personne.

1) L’embarquement allait se terminer dans un avion à demi-plein, lorsque j’ai été alertée, ainsi qu’un certain nombre de passagers, par des remous au fond de l’appareil, accompagnés des cris de quelqu’un qui semblait appeler à l’aide. Nous avons été quelques-uns à nous diriger spontanément vers l’endroit d’où provenaient ces cris, constatant alors la présence de pas moins de 5 policiers du pays d’où devait décoller l’appareil, dont 3 serrant de près, de tout leur poids, un jeune homme – présentant  des blessures au front et visiblement refoulé de ce territoire –, qu’ils  tentaient de maîtriser, tandis qu’un 4ème policier, passé derrière lui, tentait de le bâillonner d’une main, et qu’un 5ème, le plus âgé, barrait le chemin à notre approche, répétant en boucle : « Tout va bien se passer ». Une 6ème personne, une jeune femme, passait dans les rangs, porteuse de je ne sais quel message apaisant et lénifiant.

Pendant une 20aine de minutes  une  grande confusion a régné dans le fond de la carlingue : les passagers alertés et témoins essayaient sinon de s’interposer du moins d’appeler à un traitement plus humain. Je me suis alors dirigée vers l’avant pour m’étonner auprès des membres de l’équipage de l’absence du commandant dans ce psychodrame qui se jouait à bord de son propre appareil et demander qu’il soit là où sa place aurait dû être, non pas retranché dans le cockpit mais auprès du passager qu’on rapatriait pour veiller à ce qu’il ne lui soit fait aucun mal. J’ai évoqué auprès du personnel ce qui m’apparaissait  objectivement comme une « grande lâcheté » (je me cite moi-même). Le commandant de bord ne s’est montré à aucun moment... Et nous avons décollé ! 

2) A l’arrivée à Alger, au moment de descendre de l’avion, j’ai dit à l’équipage, en passant, que dans cette triste affaire le commandant de bord, « n’avait vraiment pas été à la hauteur ». C’est alors qu’un gaillard  encore jeune, en uniforme, a surgi en me hurlant au visage : « Dégage ! », à 3 reprises, soulignant ce propos d’une gestuelle et de regards menaçants. Or, Monsieur le Directeur, il se trouve que j’ai 74 ans et que cela se voit... hélas ! Mon âge, heureusement, me met à l’abri de toute réaction  autre  que le détachement face à cette invective dont l’auteur ne mesurait probablement même pas la portée insultante.

Hors de toute stigmatisation qui serait trop facile, ce que je viens de relater m’inspire 3 suggestions ou pistes de réflexion pour la compagnie. En pareil cas (et au train où va le monde, ces cas risquent de se multiplier) :

1- Le commandant de bord,  s’il accepte cette situation pour sa part, doit être présent auprès des forces de l’ordre du pays étranger, par principe, par humanité, par solidarité, et surtout, pour empêcher d’éventuels débordements, dérapages et « bavures » dans des situations qui, en soi, véhiculent, et sont susceptibles de générer, une extrême violence. La présence du commandant de bord peut agir comme un frein minimal à cette violence, comme un garde-fou ;

2- Il convient de cesser d’infantiliser les passagers en les mettant devant le fait accompli ; pire, de les prendre pour des imbéciles irresponsables alors qu’un drame humain (car il s’agit bien de cela, qu’on le veuille ou non) se déroule sous leurs yeux. La compassion éventuelle est un piètre recours : les passagers doivent tous être non seulement informés, mais consultés avant l’embarquement, ils doivent pouvoir refuser de se retrouver complices involontaires d’une sale besogne. Surtout quand on sait  par ailleurs qu’un commandant a le droit de refuser de prendre un passager à son bord dans ces conditions, et que certains ont usé de ce droit en pareil cas. Une traversée est une aventure commune qui, dans certaines circonstances, appelle des décisions communes. Là encore, il appartient au commandant de bord (donc à Air Algérie) de réfléchir à une/des stratégie(s) appropriée(s).

3- L’invective dont j’ai fait l’objet devant témoins nuit à l’image d’une compagnie qui n’a déjà pas très bonne presse. J’en appelle donc, avec beaucoup de détachement, je le répète, à une meilleure sélection et une meilleure formation de votre personnel navigant. Mais, connaissant bien les problèmes de formation en ma qualité d’ancien professeur d’université, n’est-ce pas là une gageure?

En espérant que mes suggestions citoyennes retiendront votre attention, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments respectueux.

*Yamina Hellal

Professeure à l’université d’Alger, en retraite.