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31/05/2018 09h:25 CET | Actualisé 31/05/2018 09h:25 CET

Lettre ouverte au ministre de l'Intérieur Lotfi Brahem

Quand on a une valise ministérielle, on ne divise pas le peuple entre pratiquants et non pratiquants! Entre mécréants et illuminés!

AFP Contributor via Getty Images

Monsieur le ministre,

Je prends le temps de vous écrire à défaut de ne pas être lue. Cela m’importe peu, puisque j’ai la conviction profonde que ce que je vais vous dire là est loin d’être une opposition ou une critique sans fondement.

Je suis consciente du fait que votre fonction est complexe et qu’il y’aura toujours quelqu’un qui s’opposera à vos décisions, même quand elles sont de bon sens et qu’elles donneraient à la force exécutoire que vous représentez, un peu de justice. Ce quelqu’un n’est pas moi. Je ne m’oppose pas juste pour m’opposer, je crois seulement que vous faites fausse route et je tâcherai de vous expliquer, comme beaucoup d’autres l’ont fait avant moi, pourquoi votre ministère est devenu l’emblème de la répression à défaut d’être le gardien de la loi et de la constitution, le protecteur des droits et libertés et un instrument pour faire régner la paix sociale. Noble mission qu’on vous a confiée et qu’on aimerait bien que vous remplissiez avec justesse. Sachez, néanmoins, que, malgré les dérives auxquelles nous assistons, je crois toujours -ou peut-être ai-je l’espoir- que notre police est républicaine et qu’elle continuera de l’être, pour notre bien à tous.

Si je vous parle de dérives c’est parce qu’elles se multiplient et que la réponse semble ralentie par le laxisme de quelques-uns. Le problème avec l’abus de pouvoir, l’excès de pouvoir et la violation de la loi et des procédures, c’est la complicité de ceux qui laissent l’auteur de ces violations impuni ou ceux qui instiguent son action manifestement illégale en l’encourageant, par une note interne, à se conduire avec déshonneur. Je reprendrai les mots de madame Christiane Taubira, ex-ministre française de la Justice, pour dire “qu’il est inadmissible que, dans une république, on permette que le comportement de quelques policiers compromette la mission d’une institution républicaine. Il doit y avoir la plus grande sévérité sur ces comportements. Sinon les citoyens qui observent cela résumeraient l’institution à ces comportements”.

Je ne vous rappellerai pas l’histoire du ministère, Monsieur le ministre. Moi qui avais cru naïvement, pendant toute ma jeune existence, que la police avait pour mission notre protection. Moi qui ai toujours eu un respect indéfectible pour les porteurs d’uniforme, parce qu’ils représentent l’histoire de tous ceux qui se sont engagés pour le bien de notre pays. Je découvre avec stupéfaction, ce qui se passait dans les sous-sols du ministère avant le 14 Janvier. Pire encore, pas loin de la semaine dernière, un avocat me confie les violences inouïes exercées sur son client, juste avant son intervention au commissariat. Pas loin de ce mois-ci, un jeune homme est mort noyé parce que persécuté par la horde et personne n’a daigné le secourir. Pas loin de cette année, un officier supérieur de notre police nationale m’explique que “le peuple ne comprend que quand on le bat”, la fameuse expression “echa’ab ma yefhem ken bi dharb”. Je ne vous raconterai pas le harcèlement moral dont on fait l’objet lorsqu’on circule dans une voiture paisiblement et qu’on est arrêté juste parce que monsieur l’agent trouve qu’un groupe mixte dans une voiture, ça doit surement porter atteinte à la pudeur! Je ne vous raconterai pas la soupe qu’on nous sert dans ce genre de situation. Je ne vous raconterai pas combien de temps j’ai entendu dire “haw lkina bech bch n’aadiw essahrya”/ “on va bien s’amuser ce soir”, comme si nous étions un bon apéritif à déguster. Je ne vous raconterai pas les contrôles aux faciès, le mépris, le banditisme et la corruption.

Je sais que vous le savez Monsieur le ministre. Je ne vous apporterai aucune nouvelle information à ce sujet. Vous connaissez mieux vos troupes que moi et ça serait utopiste de penser qu’avec de la bonne foi, on mettra fin à toutes ces dérives.

Je ne vous demanderai pas de changer tout cela d’un coup de baguette magique. Je vous demande d’être un bon exemple, de ne pas être complice, de ne pas encourager ces individus à continuer sur cette lancée de police des mœurs, d’exécuteurs d’une volonté sacrée, de bourreaux de ce peuple qui a tous les moyens de comprendre, dans la dignité, ce qu’il refuse de comprendre une fois battu et torturé.

J’ignore la formation dont vous disposez à l’école de police, mais je suis sure qu’on ne vous apprend pas à être de mauvaises personnes. Les citoyens ne sont pas vos ennemis intimes et vous n’avez pas à faire les méchants pour appliquer la loi. Par ailleurs, je suis persuadée qu’on vous apprend la hiérarchie des normes et qu’on vous apprend qu’un décret ministériel est annulé s’il est déclaré contraire à la constitution. Je ne suis pas juge et on n’a pas encore de cour constitutionnelle. Mais je peux vous dire que le décret Mzali ne fera pas long feu sous la deuxième République.

Vous avez fait le choix de ne pas abroger ce décret malgré son caractère liberticide et je peux comprendre que vos préoccupations sécuritaires ont conforté votre position. Notre pays a été le terrain de multiples massacres malheureux et on est conscient du fait qu’une terrasse d’un café remplie pendant le mois de Ramadan fera la cible parfaite de ces criminels. Néanmoins, si la bonne application des préceptes de l’Islam était le souci premier de ces terroristes, ils ne seraient pas en train d’exploser des civils. Jusque-là, ce ne sont pas des terroristes qu’on craint, Monsieur le ministre. Ils ne vont pas réussir à nous priver de mener une vie normale et paisible. Et ils n’attendent pas qu’on commette “un péché” pour nous exploser. Vous craignez pour ceux qu’une bouteille d’eau provoque et vous ne craignez pas pour les victimes de violence perpétrée par quelques individus radicaux qui s’érigent comme les représentants de Dieu sur terre?

 

Je ne doute pas que vous avez un service de communication et des conseillers juridiques pour vous guider dans votre mission. Et j’imagine que vous avez remarqué qu’ils ont mal fait leur travail pour justifier le maintien du décret Mzali. Quand on a une valise ministérielle, on ne divise pas le peuple entre pratiquants et non pratiquants! Entre mécréants et illuminés! Entre des “convaincus” et des “errants”. Il y a de la place pour tout le monde dans ce beau pays et les politiques sont là pour organiser ce vivre ensemble avec tact et lucidité. Votre déclaration du 18 Mai aurait pu être assimilée à un appel à la haine. Vous avez attisé un feu qui n’a pas lieu d’être. C’est loin d’être une question d’ordre public. Ceux qui sont prédisposés à la violence, ceux qui s’attaquent aux non-jeuneurs, ceux qui prêchent la haine sont très minoritaires. Ce sont eux qui enfreignent la loi, ce sont eux qui portent atteinte à l’intégrité physique des personnes et à leur liberté de conscience inscrite dans la constitution. Ce sont eux les délinquants, ce sont eux qui devraient être rappelés à l’ordre.

À titre personnel, toute ma vie j’ai regardé mes parents nous cuisiner le repas du Ramadan, nous préparer le petit-déjeuner et le déjeuner quand on était enfant alors qu’eux s’abstenaient de manger ou de boire. Mes parents ne nous ont jamais violenté parce qu’ils jeunaient alors que nous mangions devant eux. C’est l’exemple dans toutes les familles tunisiennes. Musulmans ou pas, on respecte les croyances et on respecte nos libertés de choisir, de croire ou de ne pas croire.

La tradition dans notre pays fait que plusieurs ministres de l’Intérieur prennent, plus tard, la direction du gouvernement. Ce serait déplorable et regrettable de pouvoir conduire tout un pays en s’associant à des comportements adoptés par des gens comme Adel Al Elmi. Vous êtes représentant de la République tunisienne. Vous devriez porter cette mission dans votre cœur et l’honorer.

Je ne suis pas là pour vous donner des leçons, Monsieur le ministre, j’ai probablement l’âge de vos enfants et c’est peut-être pour cela que je prends le temps de vous rappeler la responsabilité qui vous incombe à nous offrir une Tunisie dans laquelle nous souhaitons vivre. C’est-à-dire un pays où on n’a pas peur d’être violés par des représentants de l’État, un pays où on n’aura pas peur d’être battus par des représentants de l’État, un pays où on n’aura pas peur d’être privés de notre liberté parce qu’on a pris un verre d’eau en public pendant le mois de Ramadan.

On en est là, Monsieur le ministre. Vous venez de transformer ceux qui boivent de l’eau dans la rue, en militants! Je vous demande si nous avons touché le fond ou si on a encore de la marge? J’appelle cela de la mauvaise administration des ressources de l’État. Toute une logistique pour réprimer des gens qui sont loin d’être des délinquants. Comme si nos prisons ne sont pas assez pleines? Comme si nos juges ne sont pas assez débordés? Comme si nos procureurs ne sont pas assez occupés? Comme si nos agents de la police nationale n’ont rien à faire que rappeler à X ou à Y qu’il doit être musulman pratiquant malgré lui?

Monsieur le ministre, le moment est grave. Nous avons besoin d’être respectés, d’être protégés, de vivre dignement, d’avoir des rêves et des projets. Cette persécution des libertés individuelles tue le rêve et anéantit la dignité. Elle nous écrase et nous étouffe.

Je vous demande de montrer le chemin, Monsieur le ministre. Qu’on se rappelle de vous comme celui qui a dit non aux normes liberticides injustifiées. Qu’on se rappelle de vous comme celui qui avait, du moins l’intention, au plus le courage, de réformer cette institution républicaine et de rétablir le lien de confiance qui nous unit à l’État de Droit. Qu’on regarde la force et qu’on constate qu’elle est juste, c’est tout ce que je vous demande, concitoyen Lotfi Brahem.

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