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08/10/2018 08h:47 CET | Actualisé 08/10/2018 08h:47 CET

Lettre ouverte à Monsieur Hatem Ben Salem, ministre de l’Éducation

Je vous ferai la description de cette école dans les régions les plus reculées de la contrée pour que vous ne fassiez plus part d’étonnement si provoquant

Facebook/ministere de lEducation

Cette Lettre a été écrite dans l’urgence pour exposer d’une manière sommaire les dérives de tout un ministère qui n’a aucun projet que celui de s’en prendre à ses fonctionnaires. Cette lettre cantonne la plupart des problématiques de l’enseignement. Elle a été déjà publiée sur le site https://www.takriz.org/ , et je la republie sur mon blog pour faire parvenir la voix de mes collègues à un ministre qui ne croit pas au dialogue.

Après la célébration de la Journée mondiale des enseignants, je vous écris, Monsieur, cette lettre qui portera la voix de mes collègues soucieux quant à l’avenir de l’école, surtout depuis que vous avez été nommé à la tête de ce Ministère. J’ai vu hier les vidéos publiées sur la page de la Délégation de l’éducation de Sfax sans oublier les autres villes, où les élèves ont rendu hommage à leurs enseignants. C’était un moment très émouvant qui a permis, au moins, de reconnaître à sa juste valeur l’enseignant et de lui rendre son estime. D’ailleurs, si je n’avais pas consulté mon téléphone, je ne me serais jamais rendu compte de cet événement qui était si fade que personne n’en a parlé dans l’établissement où je travaille, à savoir le lycée secondaire 20 mars 1956 à Saida (gouvernorat de Sidi Bouzid).

Je vous ai écouté lors de votre passage sur la Chaîne Nationale pour une opération de communication qui, au lieu d’être consacrée aux décisions en faveur de l’école en proposant des réformes conséquentes – ce qui n’a jamais été envisagé –, a produit plutôt l’effet contraire. Hélas vous êtes devenu, suite à vos déclarations, la risée de tout le monde sur les réseaux sociaux. J’ai lu également le communiqué que votre Ministère a publié à l’occasion de la journée mondiale des enseignants. Je vous dis tout simplement que les contre-vérités sont comme la rosée qui disparaît à la première lueur de l’aube.

Ce ministère, qui est incontestablement le plus important, mérite mieux que cela et mieux que vous. Je ne m’attarderai pas sur vos propos disqualifiant à chaque fois ces braves hommes dont le courage, l’honnêteté et l’abnégation maintiennent encore debout cette école décadente et essayent de la redresser malgré les moyens très faibles. “J’étais ahuri, dites-vous, quand j’ai vu des enseignants écrire encore à la craie sur des tableaux”. J’ai pensé immédiatement au projet de votre prédécesseur, c’est-à-dire monsieur Néji Jalloul qui a promis une tablette à chaque élève, celui de la ville comme celui de la campagne. Je rappelle que, jusqu’à maintenant, personne n’a rendu compte du budget qui a été alloué à ce projet “très révolutionnaire”.

Monsieur le Ministre, quel serait donc le degré de votre étonnement si vous rendez visite à mon établissement? Les conditions sont lamentables dans cette commune. Vos fonctionnaires (votre délégué en l’occurrence) sont au courant et font la sourde d’oreille. Les syndicalistes ont publié un communiqué dans lequel ils ont informé l’opinion publique de la gravité de la situation. Nous avons observé aussi une journée de grève le 24 septembre dernier (le collège et le lycée de la commune) sans qu’il y ait la moindre initiative de vos représentants.

La situation devient de plus en plus grave, voire dangereuse en l’absence d’hygiène dans les établissements. À qui incombe la responsabilité? À vous en premier, à vos prédécesseurs et à la bêtise des politiques ensuite. Vous ne faites qu’accélérer le naufrage en appuyant fort et de tout votre poids comme un geôlier étranglant un homme affaibli qui finissait par mourir lentement et sans aucun bruit. L’école aujourd’hui meurt asphyxiée après que vous avez choisi de transformer l’école en un lieu de contrôle complètement dépourvu d’âme, de créativité, et pareil à une prison à ciel ouvert, puisque l’élève y passe toute la journée et toute la semaine assommé par les heures de cours (entre 35 et 40 heures). Ces cours sont à des années-lumière de ce qui se passe dans d’autres pays qui ont choisi “l’amour pour principe, l’ordre pour base et le progrès pour principe”. Si vous le souhaitez, je vous ferai une description de l’école telle qu’elle est conçue aujourd’hui dans l’imaginaire de l’élève, d’où l’effervescence de la violence dans les milieux scolaires et dans la société. Je vous ferai la description de cette école dans les régions les plus reculées de la contrée pour que vous ne fassiez plus part d’étonnement si provoquant, et que je qualifierais de débile.

Je ne peux pas ne pas vous exprimer ma tristesse la plus profonde, étant donné que la déconstruction de l’école publique fait partie, paraît-il, d’une politique de crétinisation des peuples pour mieux les gouverner. Deleuze a écrit, dans L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, que “le capitalisme est profondément analphabète”. Vous avez lu certainement le livre de l’historien Hedi Timoumi, “L’enseignement de l’ignorance” à l’ère de la mondialisation et la réforme éducative en Tunisie. Aujourd’hui, la plupart des élèves au cycle secondaire sont incapables de lire et d’écrire correctement. Les programmes éducatifs et les méthodes adoptées ne font que transformer les apprenants à des récitatateurs (récit-tâteurs) dont la faculté de penser est mise en veille. Dans quelques années, l’ignorance gagnera encore du terrain et le taux d’analphabétisme atteindra un niveau incroyable. Cela fera le lit à l’extrémisme, au fanatisme et à la superstition. Quand l’école est perdue, c’est l’État qui fera son chant de cygne.

J’enseigne la langue française à des élèves qui ne maîtrisent aucune notion qu’ils sont censés avoir depuis le collège, si ce n’est depuis l’école primaire; j’attire l’attention aussi sur l’absence de la culture générale chez ces mêmes apprenants. Par ailleurs, j’ai toujours en mémoire la lettre qu’a envoyée Jean Jaurès aux instituteurs le 31 juillet 1914. Je cite une phrase de cette lettre: “Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation”. Je vous invite, Monsieur, vous qui êtes un défenseur du régime de ZABA (Zine Elabidine Ben Ali) – et vous l’êtes une fois de plus –, à lire la lettre de Jean Jaurès jusqu’au bout. Bref, j’ai mentionné quelques problèmes majeurs de votre ministère qui fonctionne d’une manière traditionnelle et archaïque. J’espère que vous mesurez l’ampleur de la catastrophe à laquelle vous contribuez, le sourire aux lèvres.

Contre toute attente, vous délaissez tous ces problèmes et vous vous en prenez aux enseignants que vous avez humiliés l’an dernier en essayant de provoquer une guerre entre les enseignants et les parents d’élèves en montant les uns contre les autres. Vous avez opté pour la polémique et la diffamation. Vous avez réprimé à l’aide d’un gouvernement subalterne au Fonds Monétaire International (FMI) le mouvement des enseignants qui revendiquaient la dignité, l’équité et la justice. Il ne s’agit pas seulement de ces revendications, réduites malheureusement à de piètres demandes d’ordre pécuniaire par la vulgate médiatique – qui nous a fait passer pour les ennemis de la République –, mais à une demande d’ordre civilisationnel: revoir en profondeur tout le système d’enseignement et redéfinir la politique éducative pour concevoir un citoyen qui ne soit pas “adapté aux marchés du travail”, qui ne soit pas unidimensionnel et qui ne soit pas “conditionné”.

Je vous écris cette lettre pour que vous ayez une idée sur le ressenti de ces “nouveaux prolétaires” que votre gouvernement ne cesse d’appauvrir et de malmener pour les beaux yeux des créanciers: figure sombre du capitalisme. Cela faisait déjà quelques mois que j’ai pris conscience de l’ampleur des dégâts irrémédiables dont sera atteinte l’école si vous resterez encore.

Partez, monsieur le Ministre car votre mission est terminée. Vous avez souillé notre réputation par vos discours mensongers et, surtout, par votre mauvaise foi. Vous êtes la mauvaise graine qu’a semée le gouvernement des amateurs. Ne pensez pas que nous regretterons un seul instant votre départ imminent. Personne ne se rappellera de vous, et votre nom sera lié à l’échec. De toute façon, il y aura un nouveau gouvernement de substitution qui fera peut-être pire que vous.

D’ici là, je continuerai à enseigner, puisque c’est l’enseignant qui bâtit et façonne, c’est lui l’architecte de l’intelligence qui promeut le progrès d’une nation.

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