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06/02/2019 13h:56 CET | Actualisé 06/02/2019 13h:56 CET

Lettre à Souad: Permis de démolir

Quelle ironie de la politique, quelle ironie de la vie qu’une démocratie naissante trouve prioritaire de discuter de démolitions avant même d’avoir commencé à essayer de construire!

DEA / W. BUSS via Getty Images

Ceci est un courrier urgent. Ce n’est ni une critique ni une accusation, c’est une alerte. C’est une sonnette d’alarme. S’il s’inscrit dans mes correspondances monologues adressées à la mairesse de Tunis c’est uniquement parce que tout ce que j’ai pu écrire jusque-là n’était que le prétexte pour arriver à ce que je voudrais dire dans cette lettre. L’enveloppe de ce courrier porte les mentions: **Loi IMR ** Urgent **Prioritaire**.

Dans les jours qui viennent, le projet de loi portant sur les Immeubles Menaçant Ruine (IMR) sera soumis au vote à l’Assemblée des Représentants du Peuple. L’ASM, Pr. Abdelaziz Daoulatli, Edifices et Mémoire, Winou el Patrimoine et d’autres ont déjà beaucoup écrit au sujet de ce projet de loi. Il y a des pétitions qui comptent plusieurs centaines de signatures d’architectes, de professionnels du patrimoine et de citoyens avertis qui s’opposent à ce projet de loi. Pourtant, on apprend que le texte sera soumis au vote à la fin de cette semaine.

Dans sa formulation proposée, cette loi donne aux autorités municipales le droit et la responsabilité de (1) juger qu’un bâtiment quel qu’il soit, où qu’il soit, quel que soit son âge et sa valeur est irrémédiablement délabré, et ce, sans recours à une expertise, (2) d’octroyer un permis de démolition, en son âme et conscience et en urgence, sans recours à l’avis d’experts du patrimoine ou de la société civile. C’est-à-dire que cette loi donne aux maires de Tunisie, le pouvoir absolu et exclusif de décider de ce qui peut être démoli (ou pas) dans nos villes sous prétexte de délabrement. C’est, en gros, une carte blanche pour distribuer des permis de démolir.

Où est le problème, vous me direz? N’en a-t-il pas toujours été ainsi? N’est-ce pas le rôle même d’une mairie et de ses élus que de décider de ce qui est “nuisible” dans leurs localités et d’y remédier. Je vais (essayer) de vous dire où se trouve le problème. Vous savez le: “Tunisie, 3000 Mille Ans de Civilisation etc..” que tous ceux qui ont gouverné ce pays nous sortent à toutes les sauces. C’est celui-là le problème. Ce sont ces 3000 ans d’histoire, le problème. Le problème, en mots simples, c’est que quand on opère dans des villes qui ont ce type de passé derrière elles (c’est à dire la majorité des villes de Tunisie), on ne peut – en aucun cas—céder ce type de liberté de jugement et d’action à des élus locaux. C’est dangereux.

Pourquoi? L’équation est très simple: Un gouvernement, une assemblée, toute autorité qui chercherait à avoir le droit exclusif et non-consenti d’opérer dans un paysage urbain historique (dont l’âge dépasse deux générations) est soit ignorante, ou autocratique, ou corrompue. Les trois sont dangereuses. Dans le contexte de la Tunisie, le fait même d’avoir pu penser à proposer un tel projet de loi (même avec la plus sincère des naïvetés) sans en mesurer les conséquences, n’annonce rien de bon.

Les enjeux sont de taille, du côté de ceux qui ont proposé cette loi comme du côté de ceux qui s’y opposent. La situation économique dans le pays fait que l’immobilier reste l’investissement le plus sûr. L’enjeu pour un investisseur-spéculateur dans l’immobilier qui compte et recompte ses mètre-carrés neufs, érigés sur une parcelle rasée, au beau cœur de Tunis, de Nabeul, Sousse, ou Sfax se chiffre probablement en millions de dinars. Et l’enjeu pour celui ou celle qui lui délivrera son splendide permis de démolir puis de reconstruire en plein centre (ex) historique se chiffrera probablement en reconnaissance (électorale?) éternelle.

De l’autre côté, celui depuis lequel je vous écris désespérément, l’enjeu est aussi de taille. L’enjeu, c’est que dans dix ou vingt ans (oui, c’est rapide), il puisse rester des villes que nos enfants pourront encore appeler “Tunis, Sousse, Nabeul ou Sfax” et qu’elles ne soient pas devenues des carnavals en série de matériaux de construction fabriqués en Italie, en Turquie ou en Chine. L’enjeu c’est qu’il reste encore, en Tunisie, des villes qui racontent une histoire d’hommes, de rêves et de luttes, de recherche d’architecture et d’urbanité qui soit un plus longue qu’un tableau Excel qui optimise le nombre de mètres carrés et de places de parkings! C’est, tout simplement celui-là, l’enjeu.

Il ne s’agit pas de vouloir tout garder obstinément. Il ne s’agit pas de figer des paysages historicisés, des villes musées ou des parcours touristiques. Il s’agit de comprendre, d’essayer de respecter et de donner à comprendre ce qui s’est passé, ici, sur cette terre, avant que l’on vienne et que l’on intervienne. J’aurais voulu écrire cette note sans utiliser le mot “Patrimoine”, tant il a été galvaudé. Mais ce n’est pas possible. Patrimoine, ce qui est considéré comme l’héritage commun d’un groupe (Larousse). “Commun” est le mot clé, ici. Ce projet de loi IMR touche et ouvre le risque de profaner un héritage commun dont les intéressés sont d’ici, mais aussi d’ailleurs!

Pourquoi se préoccuper de telles marginalités quand le pays entier part à la dérive? Parce que c’est justement dans les moments de crise qu’il faut le plus s’occuper de telles “marginalités”. Parce que c’est au creux des crises que les “marginalités” de ce type sont les plus fragiles et qu’elles risquent le plus. Parce que ces dites marginalités sont –en fait- le cœur même du projet de construction d’un avenir sain. La preuve: Pourquoi de tous les projets de la terre, c’est cette loi qui est en discussion et en cours de vote, maintenant, cette semaine même, cette année d’élections même? A qui profite l’urgence? Contre qui le joue le temps? Le temps joue contre ceux qui cherchent un gain facile, rapide sur le dos de l’héritage commun. Tous les autres ont la vie devant eux pour juger de ce qui doit être préservé ou pas dans leurs villes, et dans leurs histoires.

Sans exagérer, cette loi risque de faire passer le tiers de Tunis, la moitié de Mahdia, de Sousse, de Bizerte, de Testour, du Kef au bulldozer dans les quelques prochaines décennies. Je ne compte pas ceux qui se mettront à casser leurs propres balcons à coup de marteau pour obtenir un permis de démolition et de construire quatre nouveaux étages pour les louer en cases tout-confort! Autant le dire, ce projet de loi, s’il passe, aura l’effet de bombardements chirurgicaux sur les villes de Tunisie, Dieu nous en préserve!

Quand on donne le pouvoir de signer un permis de démolir, dans un contexte comme celui des villes de Tunisie, on donne avec lui beaucoup d’autres pouvoirs: le pouvoir de manipuler un paysage, c’est à dire le look d’une ville, c’est-à-dire la poétique des lieux, c’est-à-dire de tripoter l’âme même de la ville. On donne avec lui le pouvoir de décider de l’avenir d’un quartier et de ses habitants: Une seule démolition insignifiante et non-avertie peut faire jurisprudence et lancer une boule de neige sur une rue, un quartier, un secteur. Combien de quartiers sont tombés et tomberont comme des dominos? Regardez le Caire (et pas que Maspero), regardez Beyrouth, regardez Alexandrie, regardez La Marsa et la Goulette. Quand on donne ce type de pouvoir, comme quand on lègue tout pouvoir, il ne faut jamais le donner entier. On balance.

Comment faire? Dans le doute, on s’abstient. Dans le doute, on ne tire pas au bulldozer. Dans le doute, on préserve. Intact. Au pire, on attend, on laisse vieillir (ce qui est déjà vieux). Au mieux, on restaure. C’est –pour commencer—ce type d’humilité qu’il faut avoir quand on intervient dans des villes qui ont une histoire.

Comment faire aussi? Lister. Inventorier les bâtiments qui ont une importance historique, les colorer en rouge sur le cadastre (et les publier!), tracer des lignes qui délimitent des zones à protéger sur les cartes, les surligner en rouge (et les publier!), écrire des chartes éthiques d’intervention sur les monuments de Tunisie (et les publier!). Chaque intervention, chaque demande de permis de démolir, à l’intérieur de ces zones devrait déclencher une alerte rouge au sein des municipalités et des ministères et des médias. Et dans ces zones, l’octroi d’un permis de démolir ne devrait ―en aucun cas― rester (ou devenir) du seul ressort des municipalités, quelle qu’en soit l’urgence. Chaque intervention, aussi minime soit-elle- doit être discutée, approuvée et contresignée par une commission qui compte en son sein tous les acteurs concernés (l’INP, l’ordre des architectes, la société civile, pourquoi pas?)

Comment faire, encore? Etre conscient. Comprendre la valeur de la vieille pierre pour une société et pour l’humanité. Comprendre qu’un bâtiment, un quartier, un parc, est un concentré de culture, de savoir-faire, d’intelligence humaine. Communiquer et faire comprendre qu’un paysage urbain n’est pas anodin. Dire et redire qu’un bâtiment est une leçon, une preuve, un témoin, un testament. Un héritage commun. Et, dans le doute, on préserve. Intact. Point.

Pourquoi un tel acharnement? Nous ne sommes ni des rêveurs crédules, ni des nostalgiques du “Naguère ma ville etc.”, ni des radicaux de la préservation à tout prix. Comme tout le monde, on aime les innovations, la créativité, et les histoires de succès. Mais quelle ironie du sort! Quelle ironie de la politique, quelle ironie de la vie qu’une démocratie naissante trouve prioritaire de discuter de démolitions avant même d’avoir commencé à essayer de construire! Ben Ali nous a légué une maudite loi sur la densification des centres qui ―tous les jours—ne fait que les défigurer un peu plus. Et elle semble bien arranger la salle qui lui succède.

STOP, donc. Plus des deux-tiers des tissus urbains de Tunisie ne sont pas plus vieux que les années 80. Tunis est grand, le pays est grand, le monde est grand, la ville a déjà usé de toute son hégémonie en quarante ans, ce n’est pas le bâti qui manque. Que les spéculateurs aillent densifier ailleurs que dans les centres historiques et qu’il ne reste dans ces centres que ceux qui en connaissent la vraie valeur. Quelques lois sur la facilitation d’acquisition de biens datés, quelques montages fiscaux d’investissements en centres historiques, quelques allègements des taxes foncières et d’habitations dans ces quartiers pourraient amorcer un changement. Au lieu de ceci, on voit apparaître des propositions de pouvoirs exclusifs de démolir (et à en récolter les faveurs).

Mesdames Messieurs les Représentants du Peuple, Mesdames Messieurs les Elus Locaux, Madame la Présidente de la Confédération des Maires de Tunisie et Mairesse de la Ville de Tunis, je joins ma voix à mes concitoyens qui ont signé la pétition contre le projet de loi sur les Immeubles Menaçant Ruine. Et je vous demande de prendre une pause avant de choisir le camp des démolisseurs. Pensez avant de voter une loi qui donne libre cours aux bulldozers, armés de vos seules signatures, dans nos centres historiques. Considérez chaque permis de démolir avec le même sérieux qu’un acte d’euthanasie. Des solutions alternatives à la facilitation des démolitions existent, d’autres les ont trouvées. Restez humble face à l’Héritage Commun et face à l’Histoire. Une ville, la Ville est la plus grandiose des inventions humaines. Mais combien de villes se sont transformées en monstres et ont écrabouillé leurs habitants et leurs gouverneurs ? Prudence et vigilance, car celui qui ne sait pas gérer son passé ne saura pas gérer son avenir. En cas de doute, je préserve.

 

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