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16/03/2016 15h:56 CET | Actualisé 17/03/2017 06h:12 CET

L'Etat a-t-il un projet Islam ?

L'Etat a-t-il un projet islam ? Cette question que j'ai posée lors du dernier CPP a offusqué les amis et notamment Saïd Djaafer. De crainte qu'il ne quitte le plateau (mes invités sont imprévisibles et querelleurs, Abed Charef l'a déjà fait) je n'ai pas terminé ma glose.

L'Etat a-t-il un projet islam ? Cette question que j'ai posée lors du dernier CPP (vidéo ci-dessus) a offusqué les amis et notamment Saïd Djaafer. De crainte qu'il ne quitte le plateau (mes invités sont imprévisibles et querelleurs, Abed Charef l'a déjà fait) je n'ai pas terminé ma glose. Je lui adresse donc, cette explication à publier dans le Huffington Post Algérie.

Qu'entendre par projet Islam ? L'Islam est la religion de la plupart des Algériens. Il faut cependant bien admettre qu'avec l'émergence de l'islamisme politique, l'unanimité pour ne pas dire l'unanimisme, n'est plus de mise.

Si la religion a été un refuge durant l'occupation coloniale, elle est devenue objet de compétition et aussi d'instrumentalisation politique, elle a servi aussi de paravent à des discours violents.

Se demander dans un tel contexte si l'Etat a un projet Islam me parait pertinent. A plus forte raison, quand toutes les constitutions que nous avons eu ont fait de l'Islam une religion d'Etat, en marge de notre rapport exclusif avec cette dernière. Et encore plus quand, pour reprendre Cheikh Mohamed Al-Ghazali, des "musulmans font une mauvaise exposition de leur religion, si bien qu'ils la rendent repoussante, puis ils blâment les gens qui n'en veulent pas".

Quand l'Islam est religion d'Etat, il est donc de son devoir de la protéger contre ceux qui l'instrumentalisent et la rendent "repoussante".

Islam, arabité, amazighité... C'est avec ce triptyque de l'identité nationale que le premier ministre entendait calmer les tensions communautaires en visitant Ghardaïa en 2013. "Ghardaïa est la meilleure image de cohésion en Algérie", avait affirmé Abdelmalek Sellal. On est dans l'euphémisme car on peut dire ce que l'on veut quand le problème n'est pas nommé et encore moins identifié.

"Des parties du conflit". Les mots clés du premier ministre ont été repris en boucle par les médias publics devenus pour un temps une enclave de liberté. Pourtant M. Sellal, ne peut - ou ne veut pas - dire s'il s'agit de violences inter-communautaires, de violence tout court, de manipulation ou de la mal vie... Ghardaïa est devenue une blessure dont l'origine n'est pas nommée.

Embarras ? Incapacité à poser franchement les problèmes ? Où peut-être une gêne fondamentale pour un Etat dont la religion est l'islam mais qui se trouve incapable, face aux salafistes ou aux "fréristes", à imposer ce que le ministre des affaires religieuses nomme le "référent religieux national".

Gêne d'avouer que la mise sous tutelle du domaine religieux depuis l'indépendance ne se traduit pas par un contrôle, ni par un monopole dans l'édiction des normes. Quelle norme religieuse a-t-il produit depuis Madjless el Azzaba, l'autorité suprême, Garant de la doctrine et du culte, dans la ville millénaire de Ghardaïa. Quelle norme s'est substituée à la Djemaa, le conseil des notables, en Kabyle qui soulage les angoisses de l'avenir ?

L'Etat -est-ce un effet des échecs post-indépendance ?- se retrouve en compétition dans le domaine religieux face aux courants de l'islam politique mais aussi de la salafiya qui se donne pompeusement le qualificatif de "scientifique".

Qu'a fait l'Etat pour que les imams, qui sont des fonctionnaires et assument donc une fonction de service public - diffusent un savoir actuel, moderne, scientifique, au lieu de faire honteusement du suivisme aux courants de l'islamisme politique.

Il existe près de 4.000 écoles coraniques à travers le territoire national. Il est légitime de se demander quel est le projet Islam de l'Etat, ce qu'il y enseigne, dans quelles perspectives. Nous avons notre propre histoire pour nous indiquer les caps... Peut-on oublier l'enseignement d'Ibn Badiss, et de ses écoles ouvertes sur l'éducation morale et l'enseignement religieux des Algériens et des Algériennes ?

Avant lui, l'apport d'autres intellectuels Oulémas réformistes, El Medjaoui (*), des pères de la renaissance culturelle, Benali fekhhar (**) , de Abdelhalim Bensmaiïa (***)... Le projet de l'Etat est-il à la hauteur du fondateur de l'école Thaalibiya...et de ses promoteurs dont on parle si peu !

La construction des mosquées, zaouïas et écoles coraniques suffit-elle à faire naitre une pensée algérienne ? Je m'interdis le désespoir. Je rêve encore de voir l'histoire inscrire dans ses pages récentes de prodiges théologiens algériens, en plus...musiciens. Des humanistes savants, des chouyoukhs révoltés, assumer un rôle dans le scénario de l'histoire de la pensée algérienne et universelle (en ce siècle le monde est à portée).

...Et Je rêve d'un Etat, sans foi vacillante, qui, fort de sa légitimité, met en œuvre une idée permanente du mouvement nationaliste: l'Etat dirige et oriente les mosquées, il n'est pas dirigé par elles.

Voilà pourquoi la question du projet islam de l'Etat est fondée. Du moins, elle mérite un débat car "où la pensée meurt, le souffle s'arrête". Sagesse bouddhiste à méditer en ces temps troubles.

Notes

(*)Abd-el-Kader El-Medjaoui (1848 - 1914): savant et imam algérien auteur de nombreux ouvrages en linguistique, grammaire, astronomie, fikh, droit, philosophie. Son premier livre en 1877, "Irchad el-Moutaâllimiin" imprimé au Caire, est considéré comme le départ du mouvement islahiste (réformiste) algérien.

(**) Mohamed Bénali Fekar ou Fekkhar, Première moitié du XXème siècle, homme de science et de connaissance, notamment dans le domaine de la jurisprudence musulmane. Son nom se mêle à celui de ses fils Larbi et Bénali Fekar, fondateur avec le romancier Pierre Loti, le peintre Etienne Dinet, les écrivains Jérôme et Jean Tharaud de la première Alliance franco-indigène à Paris, en 1911. co-fondateur avec son frère Larbi, instituteur à Oran, du premier journal "El Misbah" (1904-1905), symbole fort de liberté et de libération.

(***)Abdelhalim Bensmaïa (1866-1933) théologien, exégète, philosophe, musicien. Natif de « El Mahrousa », la casbah, dont il est l'un de ces illustres personnages. professeur émérite à la médersa el Taalibiya , ou il a œuvré pendant plus de trente années au rayonnement de la culture algérienne. anti-assimilationiste . Il a eu comme disciples notamment Cheikh Abderahmane Djillali, "Il était mon maître à penser", avait-il confié de son vivant. Il maîtrisait l'art équestre et la poésie. On raconte qu'il avait attaché son cheval à la statue du duc d'Orléans sur la place du Gouvernement pour aller faire sa prière à la mosquée. A son retour, il répondit à la police qui l'y attendait "Votre cheval est là depuis 100 ans, on n'a pas dit un mot. Vous venez me reprocher d'avoir laissé le mien pendant une heure seulement, ce n'est pas juste !"

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