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02/02/2019 14h:15 CET | Actualisé 02/02/2019 14h:15 CET

L’espoir en Algérie, nouveau tabou collectif ?

Ramzi Boudina / Reuters

A 77 jours de l’élection présidentielles, principal événement politique du pays, le contraste est pour le moins saisissant entre les politiques-organiques d’une part, et la population de l’autre.

En effet, au milieu d’une agitation politicienne qui monte crescendo, amorcée par un lâcher sans précédent de lièvres, carnavalesques les uns que les autres, les opérations de communication commencent à s’affirmer pour les rares candidats “sérieux”.

En attendant bien entendu, l’armée de juda, qui, tambour à la main, promet à qui veut l’entendre, de noyer la scène politique sous les cris d’allégeance, et de plébiscite inconditionnel au monarque-président.

Mais là où un tel rendez-vous national enflamme les sociétés pour qui, le processus électif prend tout son sens en terme de possibilités ouvertes au corps social de choisir et se choisir l’orientation générale à faire prendre à leur pays, l’opinion publique algérienne quant à elle, demeure dans l’expectative, scrutant de loin, les prémisses du spectacle annoncé, sans réelle implication, si ce n’est un énième examen d’auto-flagellation, sur un ton de déploration, et d’humour noir.

Etrange situation que celle de voir le destin d’un pays se jouer, sans son corps social constituant.

Hélas, à cette impression d’étonnement préliminaire, se substitue instantanément celle plus fruste et froide ... une impression ”d’un déjà-vu”.

En réalité, l’idée classique souvent relayée, selon laquelle la société porte en elle une puissance transformatrice est évacuée depuis longtemps en ce qui nous concerne, davantage  quand on sait l’énergie et les moyens mis en place par le régime afin de neutraliser les forces vives au sein de l’institution sociale.  

Dès lors qu’on n’en prend conscience d’un tel vacarme, peut on conclure en définitive, que la longue dépossession politique de la société algérienne  a-t-elle fini par la rendre politiquement amorphe ?

Au point même d’abandonner toutes velléités d’élan collectif, y compris quand toutes les circonstances l’y invite ?

A une telle question, on est tenté de répondre par la provocation, en y invitant son énonceur, pour s’en rendre a l’évidence, à parcourir les réseaux sociaux algériens, ou la presse quotidienne, sinon, écouter les analystes politiques pour en apprécier la teneur en désenchantement profond, érigé en véritable conviction collective.

Néanmoins, l’évidence n’est que l’apparence de ce qui se donne à voir, l’image instantanée d’une réalité autrement plus nuancée.

Et spécialement dans le cas de l’inertie supposée de la société algérienne (élite comprise).

Car, sous l’air désenchanté et distant, le corps social algérien, “mort-de-faim” politiquement, nourrit tacitement envers et contre tout, un espoir réel de voir le pays sortir de l’ornière, et qu’une rupture radicale s’opère enfin avec le régime en place.

Cet espoir autant que son reniement lui sont des “modes de survie”.

Exercice du grand écart, que l’évolution récente du pays a imposé graduellement dans l’imaginaire, et les schèmes de pensée collectif.

cette génération pourrait d’ailleurs dresser une généalogie assez exhaustive du “sentiment fataliste”  de la société algérienne.

L’Algérien d’aujourd’hui est tiraillé sous l’emprise d’un régime d’affects antinomiques. C’est en partie au regard des précédents historiques qu’il s’est vu frappé de dissonance.

Concrètement, déceptions successives, espoirs déçus, et traumatismes sont les traductions passionnelles des événements et crises majeures qui ont secoués le pays les 40 dernières années. Censés être des leviers  d’espoir, ils s’avèrent à posteriori, des moments de dégrisement collectif, et d’échec cuisant.

L’espoir soulevé  aux lendemains de l’indépendance a débouché  sur l’installation d’un régime militaire impitoyable, de l’élan accompagnant la révolte d’octobre 1988, il s’en ai suivi une répression violente, et sans acquis sociaux notables, l’optimiste ouverture démocratique, a elle même sécrété le FIS. Et une guerre civile encore dans les mémoires. Du salutaire retour de Boudiaf aussitôt escamoté par la tragédie de son assassinat, qui referme pour longtemps, la parenthèse du champs des possibles.

Inutile ici de parler des différentes présidentielles ( 1995, 1999, 2004, 2009, 2014 ) qui consacrent “l’impossibilité même d’espérer”.

Ailleurs, le mot d’ordre guévariste “soyez réalistes, demandez l’impossible” est un cris offensif et mobilisateur, localement, il s’énonce quotidiennement sous la formule ”soyez réalistes, l’espoir est impossible”.

La prudence comme bouclier anti-déception, ne pas s’engager pour ne pas se tromper, l’espoir comme naïveté, le réalisme comme permis de démission, cracher dans le pot commun pour échapper à la frustration inhérente à la passivité…...etc, sont autant de subterfuges pour usage individuel et collectif.

Pourtant, il faudrait bien que l’histoire bifurque, que la société prenne conscience de la mesure de sa puissance, a-t-elle d’ailleurs le choix ? 

Le corps social doit se défaire de cette posture paralysante, et  s’extirper de lui même, de ses passions tristes.

De transcender son réel sans s’y perdre. Retrouver une certaine habitude, celle de la reconstruction d’une espérance au plus près de soi, au travail, en famille, à l’université.

Bref, un tissu de pratiques et d’engagements, soutenus par une conviction qui au delà des circonstances, est amenée à dépasser les acquis partiels ou les échecs inévitables.

En général, avant de partir en guerre, il faut être au clair sur le butin, les alliés et les ennemis, savoir pourquoi lutter, avec qui,  et vers où s’acheminer.

Enfin, répondre aux réquisits de la célèbre citation de Beckett : essayer, rater, essayer encore, rater encore, rater mieux.