MAROC
08/01/2019 11h:40 CET

[Les voix de Casa] Hadda, vendeuse sur la place des pigeons depuis 1984

Tous les jours, du matin jusque tard le soir, Hadda installe son étalage de cigarettes, bonbons, biscuits et jeux pour enfants sur la place Mohammed V de Casablanca. Une place où elle a vu défiler les clients et les histoires depuis 1984.

AYOUB AIT TAADOUIT ET THÉA OLLIVIER/HUFFPOST MAROC

Toutes les deux semaines, plongez-vous dans la vie quotidienne de Marocaines, Marocains et étrangers résidant à Casablanca que vous croisez tous les jours, mais que vous ne connaissez peut-être pas. En rentrant dans leur intimité et leur histoire, on découvre aussi leur regard sur la société qu’ils/elles côtoient au quotidien.

Hadda ne connaît pas son âge. Ce qu’elle sait, c’est que depuis 1984, elle vient tous les matins vers 10 heures pour travailler sur la célèbre “place des pigeons” de Casablanca, où tous les enfants viennent se faire photographier. Assise sur sa chaise blanche en plastique, derrière sa table de bois, face à la fontaine éclairée, Hadda vend de tout: cigarettes, Kleenex, sucreries, bonbons, gâteaux, jouets pour les enfants… Le soir, elle repart vers 21 heures en hiver, et jusqu’à minuit ou 2 heures du matin l’été quand les affaires marchent. Hadda ramasse ses affaires sur son chariot garé sur un parking derrière la grande Poste et avec l’aide de ses enfants et petits-enfants rentre chez elle, dans l’ancienne médina.

“J’ai commencé ce travail avec mon mari qui ne voulait plus que je travaille comme domestique. Je suis arrivée très jeune à Casablanca pour travailler dans les maisons. J’ai travaillé chez le ministre Hajjaj”, se rappelle-t-elle fièrement. Puis en 1984, elle a commencé à vendre ses marchandises sur la place des pigeons. Quand son mari est mort, elle a dû s’occuper seule de ses enfants.

Découvrez son histoire dans le portrait sonore ci-dessous (l’article continue sous la vidéo):

Née en 1955 selon la carte nationale qu’elle brandit sans savoir la lire, Hadda continue de travailler encore aujourd’hui. Elle règne sur la place en criant le nom de son petit-fils qu’elle garde tout en travaillant et connait tous les autres commerçants qui vendent des ballons ou du pop-corn, qui louent les voitures électriques pour les enfants ou les femmes qui font du henné.

Comme elle, tous espèrent gagner un peu de sous à la fin de la journée. “Un jour tu gagnes 20 dirhams, des fois tu ne gagnes rien. Il y a des jours où tu gagnes 100, 150 dirhams… voire 200 dirhams!”, calcule-t-elle au jour le jour alors qu’elle doit couvrir seule le loyer, les dépenses quotidiennes et les études de ses enfants. “Mes clients sont les gens normaux, les pauvres comme nous, une femme avec ses enfants, un petit fasciné par un jouet, quelqu’un qui a faim et qui achète un biscuit”, explique-t-elle en vendant des cigarettes à la plupart des clients qui passent. “On ne voit jamais quelqu’un de riche”, ajoute-t-elle.

AYOUB AIT TAADOUIT ET THÉA OLLIVIER/HUFFPOST MAROC

“Si les gens de la préfecture viennent, je donne un peu de sous”, explique-t-elle. Mais elle n’a pas toujours de bons rapports avec les autorités. “Un jour je venais d’acheter 5000 dirhams de marchandise. La fourgonnette de la police m’a arrêtée et elle a tout pris. Je suis restée sans rien”, se rappelle encore avec les larmes aux yeux Hadda, qui remet dignement ses lunettes rouges sur son nez. Ce travail précaire l’a vue vieillir.

Le plus dangereux pour une femme restent les horaires de nuit, qui ont endurci Hadda, enveloppée dans sa djellaba noire d’hiver. “Il y a des sales gosses, il y a des gens qui viennent bourrés, ils prennent de la marchandise par la force… Ça peut aller jusqu’à des bagarres”, décrit-elle, prête à se battre jusqu’aux poings comme ce jour où elle a terminé au commissariat avec son fils pour une histoire de Kleenex.

Hadda a aussi plein de bons souvenirs sur la place Mohammed V où passe le tramway, au coeur de Casablanca entre la wilaya, la tribunal et le consulat français et le nouveau théâtre en construction. “Les photographes pour les pigeons viennent, et ils me disent: ‘Lalla Hadda, on veut un couscous’. Je prépare le couscous, j’amène le plat le vendredi et on rigole et on joue autour”, raconte-t-elle les yeux brillants. “On a passé ici le pire et le meilleur, hamdoullah”, conclut-elle en soufflant à l’idée de devoir ramasser, un soir de plus, toutes ses affaires.