LES BLOGS
05/10/2019 10h:26 CET | Actualisé 05/10/2019 10h:26 CET

Les sociétés humaines vivent d'emprunts

Ramzi Boudina / Reuters
A general view of the upper parliament chamber is pictured in Algiers, Algeria February 2, 2016. Algeria’s parliament will vote on February 7, 2016 for the new constitution that could be President Abdelaziz Bouteflika’s final farewell stage after consolidating power and removing the army from political sphere. Picture taken February 2, 2016. REUTERS/Ramzi Boudina

Un hadith est un dit du Prophète , c’est-à-dire une parole  prononcée à un moment ou un autre de sa vie et rapportée par un ou plusieurs de ses Compagnons.  Les actes et paroles du Prophète constituent la Sunna.

Un hadithqudusi est une parole divine révélée   au Prophète en dehors du Coran, soit par l’intermédiaire de l’Ange Gabriel, soit par une vision, et révélée à la communauté par les mots propres au Prophète. La beauté littéraire de ces hadith particuliers  est tout à fait saisissante. 

Le hadith qudusi le plus célèbre au sein de la communauté musulmane se trouve dans la non moins célèbre recension Les Quarante Ahadîth de l’Imam An-Nawâwî. Cette recension qui compte en réalité quarante-deux hadith est très diffusée et apprise dans tout le monde musulman au même titre que le Coran. 

Le hadith commenceainsi: ″يا عبادي اني حرمت الظلم علي نفسي و جعلته بينكم محرما فلا تظالموا”                        

Ô Mes serviteurs, je me suis interdit l’injustice à moi-même et je l’ai rendue interdite entre vous : ne soyez donc pas injustes les uns envers les autres. 

C’est justement cette première phrase qui est intéressante. 

Dieu, Omnipotent, Créateur de tout ce qui existe selon les principales religions, s’interdit à lui-même. Lui qui peut tout faire sans aucun contrôle , sans qu’il soit jugé, s’interdit de faire une chose. Et cette chose,  c’est l’injustice, même si le mot en français ne traduit pas toutes les nuances du mot ظلم. 

Dieu dont le pouvoir est infini met une limite à son pouvoir à partir du moment où la justice, Sa Justice est en jeu. C’est assurément une parabole destinée aux hommes pour leur dire ceci : Moi, Dieu, à qui tout est permis par définition, il M’est interdit par Moi-même d’être injuste. 

S’il y a une chose que les hommes ne devraient jamais faire, c’est bien d’être injustes les uns envers les autres. Et pourtant !

L’histoire humaine est une succession d’injustices. 

La première phrase de ce hadith si fameux chez les musulmans devrait inspirer  toutes les constitutions de leurs pays.

Pourtant, des individus, croyants profondément en Dieu, mais pas musulmans,  désireux de donner à leur nation naissante des bases solides, ont imité un tant soit peu ce hadith pour garantir le plus longtemps possible  dans leur constitution quelques droits qu’ils considèrent comme sacrés. 

Ces individus étaient des Américains et les Pères fondateurs des États-Unis d’Amérique. Ils sont entre autres les rédacteurs de la constitution américaine. 

Et le premier amendement de la constitution américaine,  ratifié en 1791, dispose ce qui suit :

“Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis.”

Le Congrès américain, détenteur du pouvoir législatif, s’interdit de voter une loi qui porterait atteinte à certains droits individuels reconnus par la constitution aux citoyens. 

On est loin de l’article 16 de la constitution française. Et encore plus loin de la constitution bricolée par le petit génie qui a squatté vingt ans la casa d’El-Mouradia.

Certains Père fondateurs des États-Unis n’avaient pas une méconnaissance de la civilisation islamique. Au contraire,  s’agissant de Thomas Jefferson par exemple , l’un des Pères fondateurs et troisième président des États-Unis, on peut parler carrément  de proximité et de source d’inspiration. Les colons du Nouveau Monde étaient également en contact avec l’Islam : 30% des esclaves noirs déportés aux États-Unis dans les débuts de la traite étaient musulmans. Thomas Jefferson apprit l’arabe en se plongeant dans l’étude du Coran.  Georges Washington, premier président, avait fait avant lui preuve de la même curiosité mêlé de sympathie. Benjamin Franklin, Père fondateur , penseur et homme de science, a le plus écrit sur l’Islam. 

Autre manifestation symbolique de la référence à l’Islam par une institution américaine : la Cour suprême. En effet, le fronton qui coiffe la façade néo-classique du bâtiment (construit en 1935) de la Cour suprême représente tous les grands législateurs que l’humanité a connues. Parmi eux,  il y a le Prophète Mohamed. Ce rôle primordial de législateur du Prophète de l’Islam est complètement oblitéré par les tenants de l’Islam officiel.  

L’Etat  égyptien a par contre reproduit à l’intérieur de l’assemblée nationale, sur un panneau géant,  un verset coranique où il est fait mention de Misr مصر nom arabe de l’Égypte : ″ودخلوا مصران شاء الله امينين”         

Entrez en Égypte si Dieu le veut en sécurité        

Ce verset n’est reproduit que parce qu’il flatte l’amour propre des Égyptiens. Il fait référence à une histoire datée de trois mille ans. Quant à l’injonction divine du verset, il y a bien longtemps qu’elle ne s’applique plus à l’Égypte, ni à aucun pays musulman du reste. En matière de droits de l’homme, nous sommes bien à la traîne, une position dont les dirigeants s’accommodent fort bien.  

Les pays occidentaux si regardant en matière de droits de l’homme s’en accommodent également, mais en fonction de la valeur stratégique du pays : matières premières (pétrole en premier), position géographique. Une anecdote a été rapportée tout récemment par la presse internationale : à l’ouverture de la session actuelle de l’ONU, l’incontrôlable Trump ruait dans les couloirs de l’assemblée en répétant : “Où est mon dictateur préféré ?” juste au moment où il allait rencontrer le président égyptien. C’est la plus belle illustration de l’hypocrisie occidentale.   

Le moment est peut-être venu pour nous de faire preuve de courage et d’une certaine hauteur de vue et emprunter à la pensée occidentale ce qui peut intellectuellement nous grandir. Les penseurs de la liberté, ou plutôt des libertés, sont occidentaux. On pourrait à juste titre dire hélas. Mais les sociétés humaines vivent d’emprunts et chaque civilisation apporte ce qu’elle a de meilleur pour l’édification d’une société humaine toujours plus juste et plus solidaire.