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29/10/2018 15h:44 CET | Actualisé 29/10/2018 15h:44 CET

Les réseaux sociaux mettent-ils nos libertés en danger?

"Les campagnes de harcèlement haineuses sur les réseaux sociaux sont rarement suivies d’effet, mais on imagine les dommages qu’elles peuvent produire sur certaines réputations".

Fokusiert via Getty Images

Blog publié en partenariat avec le Forum MEDays.

Il y a deux jours, j’ai été “tagué” sur Twitter. On me félicitait pour mon entrée au gouvernement, en tant que secrétaire d’État à la jeunesse. Le destinataire réel de ces messages était évidemment Gabriel Attal, jeune député de la République en Marche (LREM), à peine promu à ce poste. Durant les mois précédents j’avais été “trollé” et injurié pour des prises de positions controversées du même député sur les migrants ou les grévistes de la Poste. J’eus beau répondre à ces tweetos qu’il y avait erreur sur la personne, visiblement rien n’y faisait. Même une simple homonymie passe inaperçue à certains.

Une autre députée de LREM, Aurore Bergé a toutes les peines du monde à convaincre qu’elle n’est pas l’auteure des déclarations fantaisistes qui lui ont été imputées sur Twitter, soit par des adversaires, soit par des comptes parodiques ou satiriques (Le Monde). Parmi les utilisateurs des réseaux, il semble que tout le monde ne décode pas le second degré ou le pastiche et tout y est partagé avec le plus grand sérieux sans la moindre vérification. Certains sites réputés humoristiques jouent ouvertement de l’ambiguïté pour répandre des intox. Toujours est-il que ces tweets malencontreux ou malveillants sont parfois retweetés des dizaines, voire des centaines de fois et qu’au bout du compte, c’est vous qui devenez la cible de harceleurs.

Les campagnes de harcèlement haineuses sur les réseaux sociaux sont devenues une vraie plaie. Ce sont souvent les femmes qui en sont victimes: remarques sexistes ou racistes, carrément ordurières, voire appels au viol, au meurtre. Elles sont fort heureusement rarement suivies d’effet, mais on imagine les dommages qu’elles peuvent produire sur certaines réputations. Et il y a tout simplement la peur qu’elles peuvent inspirer. Parfois la seule solution est de fermer son compte, mais c’est totalement injuste et on peut rapidement se sentir coupé d’une communauté imaginaire que l’on avait eu l’impression de s’être constituée. Et nous savons tous à quel point les réseaux sociaux deviennent rapidement très addictifs. Il faut éduquer nos enfants et nous maîtriser nous-mêmes si l’on ne veut pas se couper de sa famille ou de ses (vrais) amis et voir sa productivité au travail sérieusement réduite par une activité qui nous donne l’illusion de notre importance. Se désintoxiquer peut redonner un sentiment de bien-être et de libération, mais le sevrage est long et engendre souvent une forme de dépression.

Les journalistes, grands utilisateurs des réseaux sont également ciblés par les harceleurs (dans le meilleur des cas), quand ce n’est pas par des robots derrière lesquels se cachent des intérêts que leurs enquêtes ont mis en cause. A tel point, par exemple, que Reporter Sans Frontières vient de lancer un programme spécifique de protection contre cette forme de plus en plus répandue d’atteinte à la liberté de la presse, plus pernicieuse et plus surtout plus discrète que les arrestations, les procès et bien sûr les éliminations physiques (qui ont hélas encore cours comme on vient de le voir avec le cas de Jamal Khashoggi).

J’ai ouvert mon compte Twitter il y a 10 ans, mon compte Facebook depuis à peu près la même époque et débuté sur Instagram plus récemment. Comme responsable des environnements numériques de France 24, j’ai surtout utilisé ces plateformes comme accélérateurs de diffusion des contenus des médias dont j’avais la charge éditoriale. J’ai pu constater à quel point ils avaient aussi permis l’expression d’une vraie parole citoyenne et démocratique, surtout dans les pays ou l’offre d’information est réduite ou trop inféodée aux pouvoirs politiques ou économiques. A titre personnel, ils m’ont mis en contact avec des sources précieuses et m’ont évité des heures de recherches fastidieuses, surtout en utilisant des agrégateurs et en sélectionnant soigneusement les abonnés en qui j’avais confiance.

Depuis le scandale Cambridge Analytica, le ciblage de millions d’utilisateurs par des "fermes de trolls" financées par des États, la révélation par Facebook du piratage de plus de 50 millions de comptes, nous savons que nos données personnelles sont vulnérables.

Mais toutes ces précautions et ces stratégies sont devenues dérisoires face à la puissance des algorithmes des GAFA. Depuis le scandale Cambridge Analytica, le ciblage de millions d’utilisateurs par des “fermes de trolls” financées par des États, la révélation par Facebook du piratage de plus de 50 millions de comptes (dont probablement celui de Mark Zuckerberg lui-même), nous savons que nos données personnelles sont vulnérables, qu’elles soient vendues à notre insu ou illégalement obtenues. L’opacité est la règle et nous sommes exposés à des contenus que nous ne maîtrisons pas, dans le but de peser sur nos décisions, qu’il s’agisse de nos achats ou de nos choix politiques. A telle enseigne que la vulnérabilité des démocraties libérales -celles dans lesquelles les dirigeants sont élus directement par le peuple- est devenue éclatante. Celles-ci ont beau disposer d’armées puissantes elles peuvent être l’objet de campagnes de déstabilisation par des rivaux qui ne possèdent pas le dixième de cette puissance ou de leur budget. Même si elle ne suffit pas à elle seule à expliquer la victoire de Donald Trump, la campagne d’influence orchestrée depuis la Russie en 2016 aura sans doute coûté moins que le prix d’un chasseur F16.

C’est une guerre pour l’attention dans laquelle les manipulations sont reines. Et dans la mesure où ces plateformes sociales (Facebook et Twitter essentiellement) sont devenues les vecteurs d’une énorme proportion des contenus distribués sur internet, elles sont soupçonnées- tout comme certaines multinationales- de se penser, et d’être de fait, plus puissantes que les États.

Les démocraties libérales ont beau disposer d’armées puissantes elles peuvent être l’objet de campagnes de déstabilisation par des rivaux qui ne possèdent pas le dixième de cette puissance ou de leur budget.

Ces géants numériques sont presque tous américains et le congrès des Etats-Unis a récemment appelé leurs dirigeants à faire face à leurs responsabilités, avec pour l’instant des résultats très relatifs. La commission européenne, elle, parait plus soucieuse de les mettre à l’amende jusqu’à ce qu’ils payent un juste montant d’impôts dans les pays où ils réalisent leurs bénéfices. A terme la question de leur démantèlement au nom de législations anti-trust risque d’être posée. Mais s’agissant d’une économie essentiellement immatérielle, ces actions s’avèreront beaucoup plus compliquées à mettre en œuvre que, par exemple, lors du démantèlement de la Standard Oil.

Consciente des risques, les mastodontes de la Silicon Valley multiplient les gestes de bonne volonté en traquant les achats publicitaires douteux (quand ils sont payés en roubles par exemple), ou en recrutant des “modérateurs” pour supprimer les contenus “indésirables”. Mais à l’échelle de la planète des critères de modération s’avèrent presque impossibles à déterminer. Un contenu indésirable pour un internaute français ou espagnol ne sera peut-être pas considéré comme tel par un américain ou un irakien.

Facebook a fermé des milliers de comptes douteux et s’est lancé dans des partenariats avec des éditeurs de presse pour combattre les fausses informations (“infox”), en particulier pendant les campagnes électorales. Twitter a récemment dévoilé et mis à disposition des chercheurs 10 millions de tweets postés essentiellement depuis la Russie et l’Iran depuis 2009 dans le cadre de campagnes d’influence. Ce qui prouve d’ailleurs que ces tentatives pour influencer le résultat des consultations démocratiques ne datent pas du référendum sur le Brexit ou de la campagne présidentielle américaine de 2016.

L’étude et l’analyse de ces données aidera peut-être les internautes à se prémunir contre ces “bulles” qui les emprisonnent en ne leur proposant que des contenus qui s’accordent à leurs préjugés au lieu d’éveiller leur esprit critique en encourageant la confrontation des idées basée sur des faits vérifiés. A supposer qu’elles réussissent à convaincre, ce qui est douteux compte tenu du succès des théories du complot et des “infox” présentées de manière séduisante ou spectaculaire.

Toutefois, selon le site des “Décodeurs” du Monde, l’engagement généré sur Facebook par les sites considérés comme peu fiables, c’est-à-dire la somme des actions de partage, “like” et commentaire, serait en recul depuis 2015 (Le Monde), signe que certaines actions de sensibilisation sont peut-être en train de porter leurs fruits. Petit à petit nous réussirons peut-être à dépolluer notre vie numérique. Dans le cas contraire nous nous réveillerons trop tard, dans un monde inquiétant ou nous aurons perdu nos chères libertés et dans lequel nous ne contrôleront plus les intelligences artificielles. Il y a urgence, car comme l’observait Mark Twain: “Le mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures”.

Ce blog a initialement été publié sur la plateforme de blogs des MEDays, qui présentera du 7 au 10 novembre à Tanger son 11e forum, dont le HuffPost Maroc est partenaire.