TUNISIE
11/06/2019 18h:14 CET | Actualisé 12/06/2019 16h:30 CET

Les récits bouleversants sur le sexe et les interdits au Maghreb, dans ce nouveau livre signé Michaëlle Gagnet

"L'amour interdit: Sexe et tabous au Maghreb", c'est plus de 200 pages au coeur de certains tabous des sociétés maghrébines...

couverture du livre
Couverture du livre

Après son récent documentaire, “Sexe et amour au Maghreb”, diffusé sur M6, la journaliste française, Michaëlle Gagnet, publie un nouveau livre sur la même thématique intitulé: “L’amour interdit : Sexe et tabous au Maghreb”. (Editions de l’Archipel). 

“L’amour interdit: Sexe et tabous au Maghreb”, c’est plus de deux cent pages pour une plongée dans les profondeurs d’une société maghrébine agitée par les non-dits, les refoulements, les interdits d’un côté et les aspirations des individus à s’en libérer, à disposer de leur corps, de l’autre.

Dans ces sociétés où les scellés du religieux et du traditionnel verrouillent encore la sphère intime et publique, certains osent s’affranchir. L’auteure du livre est allée à leur rencontre. L’affranchissement n’est pas sans douleurs, ni sans tiraillements et sacrifices.

Elle relate ainsi des bouts de vie, ordinaire par leur aspect commun, et si extraordinaire par leur témoignage de l’évolution, ou pas, des sociétés maghrébines sur les libertés sexuelles, le droit à l’avortement, le célibat, l’homosexualité, etc.

Aimer et avoir une vie sexuelle n’est pas ici une affaire de rencontres, de couples, d’individus puisque ces derniers sont cernés de toutes parts par les lois religieuses et profanes.

”Aujourd’hui, il me semble qu’il y a de nombreuses raisons d’espérer, même si, comme le révèle ce livre bouleversant, la situation des droits sexuels au Maghreb donne lieu à d’innombrables tragédies individuelles”, écrit à son tour l’écrivaine et la journaliste franco-marocaine Leila Slimani, dans la préface du livre. 

“L’amour, la sexualité, c’est l’autre combat pour la liberté dans le Maghreb”, affirme Michaëlle Gagnet dans son livre. (INTERVIEW)

HuffPost Tunisie: Comment vous avez eu l’idée d’écrire ce livre?

Michaëlle Gagnet: J’ai voulu écrire ce livre pour donner à entendre la parole d’hommes et de femmes, célibataires, mariés, hétérosexuels, homosexuels sur un sujet encore tabou au Maghreb: l’amour et la sexualité. Est-on libre de s’aimer en Tunisie, au Maroc et en Algérie? Quelles sont les difficultés, les interdits? Aujourd’hui la parole se libère et nombreux sont ceux qui ont envie de raconter ce qu’ils vivent, leurs souffrances souvent cachées, donner aussi leur point de vue, les changements auxquels ils aspirent. C’est aussi un combat pour la liberté. Une démocratie aboutie passe aussi par la liberté des corps.

Ce livre complète-t-il le documentaire? Et quelle différence entre les deux? 

Le livre et le documentaire sont complémentaires. La force de l’image est de montrer ce qui ne l’est jamais, de rendre concret ce qui peut parfois rester abstrait. Une opération d’hymenoplastie par exemple, ce n’est pas une chimère, c’est bien réel. La montrer, avec toute la pudeur que cela demande, est plus fort que de la décrire.

Montrer aussi comment la police surveille les voitures des couples et des amoureux prend encore plus de sens à l’image. Sur un sujet aussi sensible, l’image est une force car elle exprime sans ambiguïté la vérité de la situation.

Mais le livre, l’écrit, permet d’aller plus loin: multiplier les témoignages, donner aussi la parole à des spécialistes comme Raouda Enguédri, sociologue tunisienne ou Olfa Youssef, islamologue ou des femmes politiques comme Bochra Bel Haj Hmida. J’ai pu également explorer certains thèmes comme celui de l’homosexualité. En décrivant des situations plus dramatiques que celles montrées dans le documentaire, en suivant aussi sur de longs mois l’histoire de certains, comme ce jeune homme, Sabri qui fuit la Tunisie et s’installe en France car il est condamné pour homosexualité.

Comment s’est déroulée la phase de rencontres avec les personnes qui ont témoigné? Vous avez eu des difficultés à les faire parler de sujets aussi intimes?

Étonnamment, il a été assez aisé de faire parler les témoins car beaucoup avaient très envie de s’exprimer. Raconter ce qu’ils vivaient, ce qu’ils ressentaient, un peu comme un exécutoire. Car mentir, se cacher est souvent éprouvant. En témoignant, ces hommes et ces femmes, courageux pouvaient enfin s’exprimer sans retenue. La majorité a demandé à ce que leurs noms soient modifiés ce qui les rassurait beaucoup. Sans cela ils n’auraient pas osé parler de peur du regard des autres, de leurs familles. La plupart ont dévoilé des secrets que personne ne connait dans leur entourage: des avortements, des relations hors mariage, des abus aussi. Un jeune homosexuel que j’ai interviewé, n’a jamais raconté à sa famille ce qu’il avait subi lorsqu’il a été arrêté. Il était heureux que ce témoignage existe pour, un jour m’a-t-il dit que “ses proches soient au courant, sachent ce qu’il avait vécu”.

Quels sont les points communs et les différences entre les pays du Maghreb en la matière? 

La Tunisie est le pays le plus ouvert du Maghreb et des réformes législatives sont en cours pour l’égalité dans l’héritage mais aussi concernant les libertés individuelles. Les propositions de lois suggérées par la COLIBE (la Commission des Libertés Individuelles et de l’Egalité ) sont révolutionnaires. Si elles aboutissent, la Tunisie sera encore une fois pionnière et jouera un rôle moteur dans le Maghreb.

Au Maroc, les lois sont beaucoup plus liberticides. Les relations hors mariage par exemple sont punies jusqu’à un an de prison et l’avortement y est interdit.

En Algérie, le code de la famille est appelé code de l’infamie et les algériennes aujourd’hui, à travers ce grand mouvement de libération, se mobilisent aussi pour ne plus être considérés comme d’éternelles mineures.

Certains sont sceptiques quant à l’intérêt porté par les étrangers, les Français notamment, concernant les pays du Maghreb, qu’en pensez-vous?  

Je ne comprends pas ce scepticisme. Un réalisateur ou écrivain tunisien ou marocain peut aussi s’intéresser avec pertinence aux problématiques françaises et certains le font déjà avec talents. Il n’y a pas de regard unique et “national” sur ces enjeux.

Je m’y intéresse car j’ai eu l’opportunité et la chance de réaliser de nombreux reportages et documentaires dans le Maghreb, j’y ai vécu aussi et y suis attachée. Mais je suis avant tout attachée à la liberté et ce que revendiquent les personnes que j’ai interviewées est un combat qui nous concerne toutes et tous.

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