MAROC
06/07/2018 16h:53 CET | Actualisé 07/07/2018 21h:37 CET

Dans une pétition, des intellectuels appellent à suspendre le boycott de Centrale Danone (et s'en expliquent)

Leur pétition a provoqué une vague d'indignation sur les réseaux sociaux.

Centrale Danone/Facebook

CONSOMMATION - Une pétition inattendue a été partagée ce 4 juillet à 18h, sur les réseaux sociaux. Elle appelle les Marocains à suspendre le boycott des produits de Centrale Danone pendant 10 semaines, afin de donner “des signes d’ouverture” envers les propositions de l’entreprise et d’accorder “le temps nécessaire pour détailler et formaliser les engagements” annoncées par son PDG, Emmanuel Faber. Des promesses que ce dernier avait annoncées lors de sa visite au Maroc le 26 juin dernier, soit deux mois après le début de la campagne de boycott qui a également visé les Eaux Minérales d’Oulmès et Afriquia.

“Une campagne de boycott ne peut s’éterniser, si elle n’apporte pas des résultats concrets, sans perdre son souffle et sa puissance ou sans avoir des répercussions regrettables”, peut-on lire dans le texte de la pétition.

La pétition compte aujourd’hui une quarantaine de signataires dont la plupart sont des intellectuels et des militants, notamment le PDG de Richbond Karim Tazi, le docteur en sociologie Mehdi Alioua, la professeure-chercheuse Latifa El Bouhsini, ou encore le militant des droits de l’Homme et économiste marocain, Fouad Abdelmoumni.

Objectif: minimiser les effets négatifs du boycott

Fouad Abdelmoumni, un des initiateurs de la pétition, précise au HuffPost Maroc que celle-ci a démarré avec “des citoyennes et des citoyens qui ont échangé entre eux, et qui ont vu une opportunité de faire avancer une partie du boycott et de minimiser le coût social et économique pour Centrale Danone”, la seule entreprise ciblée par le boycott “qui a formellement déclaré son intention de répondre favorablement aux attentes des boycotteurs, voire de les dépasser.”

Les signataires ont donc été motivés non seulement par l’engagement de Danone, mais aussi par l’impact du boycott sur les salariés et les producteurs de lait marocains.

“Nous voulions prendre acte de la concession de Centrale Danone et de ses promesses et suspendre l’effet sévère sur l’entreprise, sur ses salariés et ses fournisseurs”, poursuit Fouad Abdelmoumni.

“En tant que sociologue, je comprends les raisons de la colère liée au boycott, mais pénaliser une marque en particulier, et donc les producteurs marocains avec qui elle travaille, est complètement égoïste”, nous confie de son côté Mehdi Alioua.

Centrale Danone avait effectivement annoncé une perte de 150 millions de dirhams de son résultat net pour le premier trimestre 2018, poussant l’entreprise à diminuer de 30% ses volumes de collecte de lait cru auprès de ses 120.000 éleveurs partenaires. L’entreprise avait ainsi mis fin à 886 contrats d’intérimaires de courte durée sur les 6.200 employés travaillant sur les différents sites du groupe. 

Face à cette crise, le PDG de Danone s’est notamment engagé à rendre le lait frais pasteurisé “plus abordable en prix et cela de façon durable”. La marque ne fera donc plus aucun profit sur ce produit. Faber envisage également de trouver “un nouveau modèle de gestion de cette marque” où les consommateurs deviendront les “gouvernants”.

Les signataires veulent donc donner la chance à l’entreprise laitière de réaliser ces engagements en suspendant le boycott du 7 juillet au 14 septembre, un délai “raisonnable” de 10 semaines “pour voir si l’entreprise tiendra ses promesses”, d’après Fouad Abdelmoumni.

Pour le sociologue Mehdi Alioua, qui indique avoir reçu la pétition sur WhatsApp, cette suspension montrerait une “maturité politique” des consommateurs marocains. ”À partir du moment où ils nous proposent un plan d’action, il faut les écouter, sinon ça veut dire qu’on aime regarder les choses brûler. La politique, c’est trouver des compromis”, déclare-t-il fermement. 

“Le boycott n’est positif que s’il a une sortie honorable. À travers la réussite de ce mouvement, les consommateurs ont prouvé qu’ils étaient des citoyens conscients, capables de sanctionner, mais il faudra maintenant aussi montrer que nous sommes capables de construire en opérant un retrait stratégique pour voir l’évolution des engagements de l’entreprise”, explique encore le sociologue.

Afriquia et Sidi Ali toujours dans la ligne de mire

Cet appel à la suspension du boycott pendant 10 semaines ne concerne cependant que Centrale Danone. Pour les signataires, les deux autres entreprises visées n’ont montré aucun signe d’engagement et non pas répondu aux revendications des consommateurs.

“Les deux autres entreprises ont soit choisi de faire la sourde oreille en comptant uniquement sur l’essoufflement du mouvement, ou d’adopter une politique de communication et d’autodéfense, sans répondre aux revendications concernant les situations de rente et les sur-profits liés à une situation de domination oligopolistique”, s’indigne Fouad Abdelmoumni.

L’autre raison de différentiation entre Centrale Danone et les deux autres cibles du boycott est la nature même de l’entreprise, à en croire Mehdi Alioua. “Pour les Eaux Minérales d’Oulmès et Afriquia, les Marocains ont ciblé le mélange des genres -la politique et le capital- parce qu’ils en ont assez de la concentration du pouvoir et de l’argent dans les mains de quelques personnes seulement, alors que Danone n’est qu’une entreprise capitaliste classique, qui ne fait pas de politique. La seule chose qu’on peut reprocher à Danone, c’est de gagner de l’argent sur le dos des producteurs marocains et de faire payer cher son yaourt”, estime le sociologue.

Pétition, réaction

Au lendemain de sa publication, la pétition a déjà provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. Les internautes ne s’attaquent pas seulement à la pétition, mais s’en prennent également aux signataires eux-mêmes - ces derniers ont choisi de rendre publics leurs noms et prénoms dans la liste - en les qualifiant de “traîtres”, de “lobbyistes” ou encore de “vendus”.

“Nous avons eu le courage de ne pas nous cacher et de citer nos noms, contrairement aux personnes qui ont lancé le boycott, et dont on ignore toujours la source”, explique Mehdi Alioua.

“Une initiative de ce genre anonyme n’aurait eu aucun écho”, considère pour sa part Fouad Abdelmoumni.

“Voici le milliardaire Karim Tazi qui est à la tête de la suspension du boycott. Il veut se moquer du peuple, ce lobbyiste.”

“Voici les noms des participants à la suspension du boycott. Le peuple boycotte toujours et ne sera jamais de leurs avis quoi qu’ils fassent.”

Pour Mehdi Alioua, ces internautes sont des “trolls activistes dont la plupart appartiennent à des mouvements islamo-nationalistes”. “Ils attaquent directement avec des mots comme traîtres et prétendent qu’ils représentent le peuple alors qu’ils viennent de la classe moyenne marocaine. On peut ne pas être d’accord tout en restant respectueux”, regrette-t-il.

Une réaction qui ne surprend pas davantage Fouad Abdelmoumni. “Nous savions pertinemment qu’une partie des activistes sur Internet aurait une réaction de ce genre. Cela ne m’a pas étonné. Notre espoir est que, passé la réaction immédiate à fleur de peau, vienne le moment de la réflexion, de l’échange, et de l’élaboration collective”, espère l’économiste marocain.

Jusqu’à présent, l’appel n’a été lancé sur aucun site de pétition en ligne. Les personnes souhaitant se joindre à la quarantaine de signataires peuvent contacter ces derniers directement, indique Fouad Abdelmoumni qui souligne avoir reçu plusieurs demandes de personnes souhaitant ajouter leurs noms à la liste et qu’une liste mise à jour sera bientôt publiée.